Giscard le partisan

« Le Président de la République n’est pas un partisan » a déclaré à Verdun sur-le-Doubs M. Giscard d’Estaing. C’était parait-il, sous la dictée de sa conscience. Mais je me demande si le Président de la République n’a pas été plutôt victime d’une hallucination.

Arbitre de quoi, en effet ? Du jeu politique ? Mais il a été l’élu, des uns, contre les autres et il n’a cessé de se comporter en simple candidat. L’arbitre de la majorité ? Pas même. Depuis plusieurs années, M. Giscard d’Estaing ne cesse de nourrir les intrigues et d’attiser les querelles qui divisent son camp — malgré une réconciliation de façade provoquée par la peur de la déroute. Il ne faudrait tout de même pas oublier sa vieille ambition de casser le « gaullisme » pour réaliser le fameux « gouvernement au centre ». Malgré quelques nobles propos de dernière heure, le Président de la République n’a jamais été autre chose que le chef d’un clan — et même du clan le plus faible de cette « majorité présidentielle » dont il s’est longtemps gargarisé.

CONTRADICTIONS

D’autant plus que, sans se soucier des contradictions de son raisonnement, M. Giscard d’Estaing a lancé une attaque en règle contre la gauche, en des termes identiques à ceux qu’il tenait sur les estrades de la campagne présidentielle. C’est le même chantage au chaos économique, la même menace de la subversion, perpétuellement brandie par une droite sans imagination ni volonté : elle n’a jamais gagné que par la peur de l’autre, présenté non comme un adversaire mais en ennemi mortel de la nation. Et c’est ce que M. Giscard d’Estaing appelle froidement « avancer vers l’unité de la France ».

Une unité que la droite n’a cessé de détruire par son conservatisme viscéral, par la crainte qu’on lui prenne son argent, qu’on lui arrache ses privilèges. N’oublions pas que la signature du « programme commun » a immédiatement suivi le renvoi de M. Chaban Delmas qui, par quelques hardiesses, avait déjà su séduire certains hommes de gauche. Et c’est la promesse jamais tenue d’un « changement » en profondeur de la société qui a poussé, des cantonales aux municipales, un grand nombre de français à voter à gauche. Et maintenant M. Giscard d’Estaing s’inquiète, en toute innocence. Il a bonne mine !

QUEL DESORDRE ?

Une mine d’hypocrite, lorsque le Président de la République nous menace du « désordre économique » si nous ne faisons pas le « bon choix ». Mais ce « désordre » n’a pas attendu l’application du « programme commun » pour s’installer en France. C’est tout de même bien sous le régime du « libéralisme avancé » que le taux d’inflation a approché les 10 %, que des centaines de milliers de personnes se sont retrouvées au chômage, que l’électronique est tombée sous la domination américaine, que la concurrence sauvage a multiplié ses ravages.

Bien sûr, pendant la campagne électorale, les candidats du « bon choix » pourront se glorifier du sursis que nous connaissons depuis deux mois : le nombre des chômeurs a miraculeusement fondu, et la hausse des prix fait preuve d’une modération exemplaire. Cela en raison d’augmentations différées et de la belle astuce des contrats d’emploi — formation — qui rejettera, lorsqu’ils seront terminés, des dizaines de milliers de jeunes sur le pavé. Je ne prétends pas que la gauche soit en mesure de résoudre ces difficultés. Mais ce n’est certainement pas à M. Giscard d’Estaing de s’ériger en juge de la bonne gestion. Ni en défenseur de la réputation de la France. Car il devrait se souvenir de quelques gifles reçues par lui — et par nous — au cours de son mandat : à Moscou d’abord, puis pendant la guerre civile libanaise lorsqu’il voulut jouer au gendarme lors d’un retour des Etats-Unis, et enfin dans l’affaire des otages du Polisario.

L’ECHEC

Rien vraiment, qui puisse faire de M. Giscard d’Estaing le garant des « intérêts supérieurs de la nation ». Comme depuis quatre ans à l’Elysée il n’y avait à Verdun-sur-le-Doubs qu’un homme fragile, responsable d’une politique catastrophique, contesté par sa propre majorité, et masquant sous des formules brillantes la lourde démagogie du candidat qui se préoccupe (aujourd’hui seulement !) de l’indemnisation des rapatriés et qui se penche avec bonté sur notre jeunesse si « vigoureuse » et si « sympathique ». C’est lamentable.

Mais comment M. Giscard d’Estaing ne se rend-il pas compte qu’il a de toutes façons perdu la partie ? Si la gauche l’emporte, elle n’aura de cesse que le Président de la République abandonne ses fonctions. Mais si la droite parvient une fois encore à conserver la majorité, c’est Jacques Chirac qui en sera l’homme fort. Poussera-t’il le Président vers la porte avant la fin de son mandat ? En tous cas, il se voit déjà comme son successeur… D’ailleurs, on commence à s’interroger sur une éventuelle dissolution et sur les combats de retardement que l’Elysée pourrait livrer, face à une Assemblée hostile. Ce sera donc, bientôt, le retour aux jeux médiocres et stériles qui avaient conduits la 4e République à l’effondrement. Nous ne saurions nous y résigner puisque nous pensons que la monarchie est le seul moyen de redonner un sens aux idées d’unité, de justice et de liberté, insultées par le Président de la République, l’autre jour, à Verdun sur-le-Doubs.

***

Editorial du numéro 263 de « Royaliste » – 9 février 1978