Gilles Lipovetsky, professeur de philosophie à Grenoble, a publié « L’ère du vide, essai sur l’individualisme contemporain ». En compagnie de Marcel Gauchet, il anime un séminaire sur l’individualisme dans le cadre de la Fondation Saint-Simon. Dans notre souci de mieux comprendre la société moderne, c’est avec plaisir que nous accueillons dans nos colonnes ce jeune chercheur, qui est par ses analyses au cœur d’un débat capital.

Royaliste : Pourriez-vous rappeler à nos lecteurs les principaux thèmes de « L’ère du vide » ?

Gilles Lipovetsky : J’ai essayé de repérer dans ce livre la mutation qui s’est opérée dans l’individualisme démocratique. Cet individualisme est ancien : il se met en place aux 17-18ème siècles, il correspond à l’invention de la liberté et de l’égalité modernes avec sa conséquence politique (la démocratie) mais aussi avec les transformations dans les mœurs que Tocqueville avait déjà observées. Dans ce mouvement de longue durée, l’âge de la consommation et de la communication de masse représente une transformation radicale : il y a selon moi une seconde révolution individualiste. La première se caractérise par un idéal de liberté et d’autonomie individuelle qui était inséparable du projet révolutionnaire, des grandes idéologies messianiques et, d’autre part, d’un âge autoritaire, disciplinaire et conventionnel. Il me semble que cette phase est terminée et que nous sommes dans une seconde phase de l’individualisme occidental, que j’ai appelée post-moderne ou narcissique, et qui se manifeste par deux traits principaux :

– Le premier est le surinvestissement de la sphère privée. C’est le goût pour le relationnel, pour la connaissance de soi. Les ouvrages de psychologie se multiplient, les techniques psycho_thérapeutiques prennent une ampleur considérable, le travail social est inséparable du langage psy dans les entreprises, les écoles, etc. On observe aussi le développement du culte du corps (culte de la santé, de la forme, de l’esthétique personnelle) et du culte des objets de consommation, qui est devenu un phénomène de masse. Ainsi, la société fonctionne désormais avec une culture de type hédoniste.

Dans toutes les sphères de la vie sociale, la consommation et la publicité ont créé un nouvel idéal de satisfaction intime et d’accomplissement de soi-même. Cet hédonisme a profondément transformé les rapports entre les individus, entre les individus et les objets, et aussi la conception de la sexualité. On peut même dire que la consommation n’est plus le moyen de se distinguer des autres, mais qu’elle manifeste le désir de jouir à part, pour soi-même. Enfin, il y a un extraordinaire développement du culte de l’autonomie privée ; on le voit dans les danses actuelles, où chacun fait ce qu’il veut, dans les sports (le jogging notamment) et surtout dans le domaine familial – émancipation des femmes, sexualité libre, augmentation des divorces. Sous l’effet de l’hédonisme et du psychologisme, le « bloc » autoritaire qui encadrait l’individu a volé en éclats. Il n’y a plus d’éducation disciplinaire : la socialisation se fait aujourd’hui par la communication et le plaisir. De même l’ordre conventionnel qui régissait les rapports entre les sexes a disparu : nous sommes dans une société de type intimiste, où les rôles figés du masculin et du féminin se sont liquéfiés. C’est cet ensemble de phénomènes qui me permet de parler d’une révolution dans la longue durée de l’individualisme démocratique.

– Le second grand trait de la post-modernité, c’est un nouveau rapport à la chose publique. On constate l’effondrement des grands idéaux révolutionnaires, par pure et simple désaffection et, en même temps, une nette indifférence à l’égard du politique. Il ne s’agit pas d’un total désintérêt, mais d’une attitude de consommateur à l’égard du politique, qui relevait autrefois du sacré.

Royaliste: Deux grands mouvements de masse ont eu lieu ces dernières années, l’un pour l’école libre, l’autre contre la loi Devaquet. Comment les analysez-vous ?

Gilles Lipovetsky : Ces mouvements peuvent paraître contraire à l’individualisme, si on définit celui-ci par le repli égoïste dans la sphère privée. Mais l’individualisme ne s’identifie pas totalement au narcissisme. Le narcissisme est la pente dominante des démocraties, mais celles-ci connaissent à intervalles irréguliers des soubresauts, des mouvements de masse qui, loin de contredire l’individualisme, en manifestent les traits les plus significatifs – et tout particulièrement l’aspiration à l’autonomie individuelle. Dans le mouvement des parents pour l’école libre, comme dans celui des étudiants et lycéens, il y a protestation contre des mesures limitant les possibilités de choix et d’indépendance des individus. Donc point de réinvestissement d’idéaux abstraits, utopiques : leur moteur est la volonté d’autonomie (dans le refus de la sélection, chacun veut décider ce qu’il fera plus tard-, par le refus de l’augmentation des droits d’inscriptions, chacun veut rester libre de choisir de s’inscrire ici ou là) mais aussi l’inquiétude de jeunes qui ne savent que faire de leurs diplômes. Quant à l’aspiration égalitaire dont a beaucoup parlé, je la constate fort peu, que ce soit chez les étudiants ou chez les parents d’élèves : chacun affirme son moi, même si ce n’est pas de façon narcissique.

Royaliste: Certes. Mais, tout de même, ne sous-estimez-vous pas l’imaginaire égalitaire, qui est très fort dans le monde moderne, et d’autre part la solidarité qui s’exprime dans ces grands mouvements ? En décembre, on a observé une égalité spontanément vécue entre les Beurs et les Français de souche. D’autre part, les seules causes politiques populaires ont concerné l’égalité des droits (SOS-Racisme) et plus généralement les droits de l’homme…

Gilles Lipovetsky : Vous avez raison de dire que SOS-Racisme, les mouvements contre l’apartheid et contre la famine témoignent d’un attachement incontestable aux droits de l’homme. Mais quelle est la cause de ces mouvements ? C’est surtout la débâcle des grandes idéologies révolutionnaires. Je dirai donc que l’hyper-individualisation du social fait le lit des droits de l’homme : c’est parce que les individus se rapportent désormais à eux-mêmes, vivent pour eux-mêmes, que l’idéal d’égalité au sens des droits de l’homme prend toute son ampleur. Encore une fois, l’individualisme ne s’identifie pas à l’égoïsme. Cela étant, j’ajouterai qu’il ne faut pas surestimer ces mouvements de solidarité. Ces vagues sont passagères, discontinues, et il n’est pas encore possible de mesurer leur profondeur. Peut-on vraiment dire, comme Libération, que la jeunesse constitue une « génération morale » ? Je ne le pense pas. Chaque individu est d’abord préoccupé de soi-même, ce qui n’exclut pas une profonde répugnance pour la violence et pour toutes les formes de mépris de la personne humaine. C’est là un phénomène individualiste, qui entraîne ce que Tocqueville appelait l’adoucissement des mœurs.

Royaliste : Vous parliez du sport. Il y a en effet l’individualisme du « jogging », mais aussi le caractère massif du football, ses passions nationalistes…

Gilles Lipovetsky : Cela existe, mais de façon ponctuelle. « On a gagné », mais le lendemain c’est fini. Il s’agit d’un résidu. Mais votre remarque me permet de préciser que, lorsque je parle d’« ère du vide », je ne veux pas dire qu’il n’y a plus que des monades repliées sur leur existence, sans lien avec des valeurs. La société hyper-individualiste requiert des valeurs – et notamment celles d’égalité et de liberté. L’ère du vide ne signifie pas le nihilisme, l’absence, la carence des valeurs, mais un nouvel investissement de celles-ci : il y a, foncièrement, une exclusion de la violence et, surtout, des investissements ponctuels. On ne se dévoue plus corps et âme ; l’investissement de type religieux s’est effondré mais il n’y a pas d’individualisme de type pensable sans un certain nombre de référents démocratiques. On ne se moque pas de tout, mais on n’accepte plus de se sacrifier à une cause. Le nationalisme dans le football n’est pas le même que le nationalisme de 1914.

Royaliste : Que pensez-vous du phénomène Le Pen ?

Gilles Lipovetsky: Le mouvement xénophobe n’est pas de type idéologique: c’est un imaginaire de peur et d’insécurité qui l’alimente, et non pas une idéologie raciste hiérarchisant les races et légitimant la « solution finale ». Les électeurs xénophobes expriment des sentiments frileux de repli sur un espace culturel homogène, mais ce n’est pas une masse active, ni une masse violente. Ils souhaitent ne plus voir les immigrés, et non pas les éliminer physiquement. Ainsi, les attentats terroristes de l’automne dernier n’ont suscité aucune réaction de vengeance à l’égard des immigrés : la xénophobie aussi est prise dans les mœurs de type démocratique. Plus généralement, je ne crois pas au risque totalitaire dans notre société. Plus l’individualisme se développe, plus les gens ont un rapport de consommateurs à la politique, moins ce risque est présent. C’est la première fois dans l’histoire des démocraties qu’aucun parti ne se voue à la destruction de la démocratie, que celui-ci soit révolutionnaire ou réactionnaire. La société démocratique jouit d’une légitimité profonde du fait même de l’ordre individualiste, parce qu’elle permet le libre choix des citoyens.

Royaliste : Et la vie privée de ces libres citoyens ?

Gilles Lipovetsky : Cette société individualiste ne va évidemment pas sans problèmes : troubles de la communication, spirale des divorces, suicides nombreux… Une société qui laisse à l’individu le gouvernement de lui-même est très éprouvante. Nous sommes voués en permanence au stress, aux conflits intersubjectifs, et l’on sait que les troubles psycho-pathologiques ne cesseront de croître. C’est cela, la société post-moderne : nous serons de plus en plus libres dans notre sphère privée, mais la vie privée sera de plus en plus pénible, conflictuelle, alors que, par ailleurs, l’environnement politique jouira d’une grande stabilité.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publié dans le numéro 463 de « Royaliste » – 21 janvier 1987