En France, les partis politiques ne mènent plus de batailles électorales. Ils gèrent des patrimoines constitués de biens immobiliers et de parcs d’électeurs. Ils s’efforcent de conquérir à chaque scrutin des parts de marché mais l’essentiel est de préserver le capital – arrondi par les subventions que verse l’Etat.

S’impose dès lors une gestion « en bon père de famille », ce qui exclut par définition les options hasardeuses mais aussi l’expression d’une quelconque pensée car, comme me le disait en 1988 un futur secrétaire d’Etat socialiste, quand on pense on ne sait pas où on va.

Fort intelligente et capable, cette dame résumait en une formule naïve l’attitude des milieux dirigeants : peur panique de l’idéologie depuis la tardive découverte des effets du stalinisme et du maoïsme, évacuation paresseuse des tâches de recomposition doctrinale, mépris pour le peuple français réputé indifférent ou hostile aux idées. Ceci au moment où l’écologisme et le national-populisme bâtissaient leur propre domaine en maniant de façon perverse les concepts de Nature et d’Identité, tandis que l’idéologie ultralibérale s’imposait comme vérité d’évidence…

Nous sommes entrés depuis quelques années dans une nouvelle phase. Sur le marché idéologique, l’ultralibéralisme reste dominant mais il est instrumentalisé par les oligarques qui veulent avant tout récolter les dividendes de leurs opérations. A droite, on envisageait voici peu de nationaliser Alstom, puis Nicolas Sarkozy a négocié avec Bruxelles un compromis sans contenu idéologique tout en préparant une nouvelle série de privatisations. Les socialistes ne s’en indignent pas, puisqu’ils étaient engagés en 2002 dans la privatisation de EDF-GDF.

L’extrême nocivité de cette « gouvernance » oligarchique est accrue par les ambitions personnelles. Comme le colonel du Pont de la rivière Kwaï, il s’agit de démontrer en toutes occasions sa totale efficacité ou, comme on dit aujourd’hui, son « excellence ».

La tâche est d’autant plus difficile que presque tous les oligarques sont issus du même moule. Comme à l’ENA, leur carrière se joue au quart de point dans une surenchère de conformisme social et intellectuel stimulée par l’orgueil de caste. Faute d’être le meilleur dans la planification socialiste, puisque cette technique est devenue inconvenante, Laurent Fabius s’efforce de remporter l’ultime concours en surpassant son rival Strauss-Kahn par la modernité de ses recettes comptables et « sociétales ». Pour l’heure, Nicolas Sarkozy est inégalable dans l’art de détruire ou de construire (peu importe, mais toujours en un temps record) ses ponts sur la rivière Kwaï.

L’efficacité sans la conviction (le « pragmatisme » des élites contemporaines) est l’une des principales causes de trahison. Les technocrates de la Collaboration en sont une illustration tragique, avant que les renégats du trotskisme et du maoïsme n’apportent de pitoyables confirmations.

Cette obsession de l’efficacité explique que le milieu politico-médiatique ait réduit au maximum ses propos sur les affaires régionales et européennes lors de deux campagnes réduites à quelques jeux d’apparence. Quant à la gestion du patrimoine électoral, mieux vaut critiquer ou défendre le gouvernement puisque les Français font de ces élections un enjeu de politique nationale. Quant au « travail d’image » mieux vaut manipuler le thème du mariage des homosexuels pour démontrer sa modernité ou son sens des responsabilités.

Les mœurs. Tel est le dernier sujet sur lequel nos bons pères de famille peuvent se permettent des audaces : le capital n’est pas mis en péril et il est possible de ramasser quelques bénéfices.

Cette sage gestion patrimoniale à gagné les groupes protestataires. La famille Le Pen gère son fonds de commerce avec compétence et retenue ; Philippe de Villiers et Charles Pasqua se disputent à petit bruit l’héritage souverainiste comme d’autres, à l’extrême gauche, tentent de maintenir leurs positions sur le marché altermondialiste. Se chamailler à huis clos, parler pour son seul public : les extrémistes d’hier sont en train de découvrir le confort de la gestion prudentielle du capital matériel et du capital symbolique.

Au vu de cette évolution générale de l’ «offre politique », le soutien ou le rejet des groupes qui se présentent aux élections européennes sont également privés de sens.

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Editorial du numéro 839 de « Royaliste » – 2004