La « génération morale », qui édicte depuis une quinzaine d’années les normes de la Pensée correcte européenne, présente au moins trois caractéristiques :

Elle respecte les puissants, dont elle se fait complice par ses silences.

Elle dénonce les oppresseurs et plaint les massacrés selon les enjeux de politique intérieure et les rivalités de clans.

Elle est implacable face aux dangers imaginaires.

Réalisme dans les déjeuners d’affaires, rigorisme dans les dîners en ville. La « génération morale » est d’une exquise politesse avec Michel Camdessus, qui a été responsable d’une politique qui a affamé et tué des millions d’êtres humains, mais fustige à pleines pages quelques écarts de langage. Elle ignore délibérément les massacres commis à l’instigation du croate Tudjman, mais les crimes des extrémistes serbes lui font encourager puis approuver le pilonnage de la Yougoslavie. Aujourd’hui, le nettoyage ethnique du Kosovo, sous l’égide des extrémistes albanophones, ne suscite, au mieux, qu’une réprobation discrète.

Ces attitudes ne sont pas le signe d’une confusion mentale. Elle s’inscrivent dans un système de connivences sociales, tout à fait compatible avec l’idéologie humanitariste. Mieux : l’indignation morale et les campagnes punitives ont l’avantage d’orienter la violence latente vers des objectifs précisément assignés, toujours situés à mille lieues du domaine économique et social.

La campagne menée contre Georg Haider se situe dans ce contexte. Il s’agit d’une bourgeois autrichien banal, hériter d’une famille et d’une génération autrichiennes atrocement banales (1), qui a cultivé des nostalgies hitlériennes banales dans son pays, et qui est devenu un démagogue national-populiste tout à fait ordinaire. Selon les critères retenus à l’encontre de ce golden boy alpin, l’Autriche, qui se donna pour président un Kurt Waldheim, officier de la Wehrmarcht commis aux basses-œuvres nazies dans les Balkans,n’aurait jamais dû entrer dans l’Union européenne ! Elle s’y trouve. Et le procès qu’on fait à ce pays, à la suite d’élections démocratiques suivies de la formation d’un gouvernement selon la légalité constitutionnelle, est d’autant plus étrange que les plus rigoureux des censeurs n’ont rien de précis à reprocher à Georg Haider. L’homme que les caricaturistes bardent de croix gammées ne fait ni plus ni moins honte à l’Europe que Berlusconi et l’ancien néo-fasciste Gianfranco Fini, dont il est le composé. Et Jean Daniel, pourtant partisan de la « condamnation éthique » du gouvernement autrichien, reconnaît qu’il n’a rien à reprocher à Haider  : « rien que des soupçons, que des craintes » (2).

Puisque nous sommes dans l’éthique du soupçon, j’ai bien le droit d’émettre l’hypothèse qu’on offre à l’opinion publique un nouveau bouc émissaire, fauteur de troubles imaginaires. Et je crains qu’en annonçant tout à coup le réveil de l’extrême droite française (Ainsi Le Monde du 13-14 février) on ne favorise son retour sur scène, selon le processus bien connu de la prophétie autoréalisatrice.

On peut rejeter ces suppositions, mais il faut s’interroger sur les objectifs clairement exposés par Jean Daniel, Serge July et autres moralistes : régler le compte des défenseurs de la souveraineté nationale (scandaleusement confondus avec les nationaux-populistes) et donner à l’Union européenne son idéologie et sa norme politiques. Sur ce dernier point, l’affaire est mal engagée : la normalisation se fait sur le mode de l’exclusion et de la punition, la condamnation de l’Autriche est fondée sur des soupçons qui pourraient être utilisés contre des partis d’extrême-gauche, l’invocation de l’Etat de droit est parfaitement hypocrite de la part de ministres et d’intellectuels qui ont accepté, voire encouragé, la guerre d’agression contre la Fédération yougoslave au mépris de la Constitution française et du droit international.

Tout cela pour aboutir au renforcement du prestige de Georg Haider en Autriche, et à une nouvelle démonstration de l’impuissance politique de l’Europe : elle ne peut agir sans se paralyser puisque les décisions importantes doivent être prise à l’unanimité ; elle est acquise au « laisser faire » ultralibéral, qui continuera d’engendrer les mouvements nationaux populistes qu’elle prétend si vertueusement récuser.

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(1) cf. Gordon J. Horwitz, Mauthausen, ville d’Autriche, 1938-1945, Le Seuil, 1992.

(2) Le Nouvel Observateur, n° 2228.

 

Editorial du numéro 744 de « Royaliste » – 2000