Des saveurs, des odeurs, des coiffures, des chaises, des automobiles entrent dans la composition de l’esprit du temps de manière aussi significative qu’un article de Jean-Marie Colombani ou une déclaration de Robert Hue. Même la culture de l’insignifiance fait sens. Mais lequel ?

Dans les années trente, on aurait dit que ce livre (1) était épatant. Pendant les Swinging sixties, qu’il était formidable. Vers la fin des années soixante dix, d’aucuns l’auraient décrété incontournable – du moins quelque part. Aujourd’hui, nous dirons que son auteur, Patrice Bollon, prend un risque dans la mesure où il conteste la modernité, j’veux dire le fait que nous sommes tous des individualistes.

Bref, il s’agit d’une démarche décalée qui expose à la ringardise – à moins qu’elle ne devienne furieusement tendance si d’aventure un grand parfumeur ou un couturier à la mode décide de baptiser « Esprit d’époque » ou Zeitgeist (presque la même chose en allemand) cette prise en sérieux des apparences qui nous rassemblent plus ou moins furtivement.

Je plaisante pour cacher mon embarras car le lecteur de Patrice Bollon hésite à employer les mots habituels de la critique puisque ceux qui nous viennent spontanément sous la plume sont pour la plupart datés, piégés, codés ou surcodés. Disons platement que ce livre paraîtra indispensable à tous ceux – journalistes, écrivains, artistes, philosophes, militants politiques – qui sont attentif à l’air du temps et aux mouvements toujours énigmatiques de l’histoire qui se fait.

Mais plutôt que d’interroger les hommes de terrain ou supposés tels, les gourous du marché, la Pythie de la mondialisation heureuse ou le Charlatan Suprême à son retour d’Afghanistan, Patrice Bollon se soucie de manière infiniment plus instructive de la surface des choses, de la richesse des apparences, avec l’idée que le presque rien « fait époque » comme on disait il y a quelques années. Ainsi, même la « culture de l’insignifiance » dénoncée par Cornélius Castoriadis serait significative.

Pipotages ? Non point ! Nous succombons tous au charme de l’époque lorsque regardant un film populaire des années soixante (par exemple un bon vieux de Funès) nous revoyons les coiffures, les visages, les silhouettes des femmes de ce temps-là, bien différentes de celles des années Greco (Juliette) qui furent aussi celle de Sartre, du Bikini, des Lucky Strike et des Dinky Toys.  Sachez, jeunes gens, que Patrice Bollon nous fait remonter plus loin encore dans la succession des époques, avant même celle du N°5 de Chanel (dont il conte au passage l’histoire), avant même les années Garbo avec leur esthétique baroque et leur crinoline façon Molyneux. Depuis le commencement du monde, à chaque époque ses couleurs (les Grecs ignoraient le bleu, que les Romains trouvaient barbare), ses goûts (pas de vin pur pour arroser les repas médiévaux), son érotique (tantôt les corps longilignes, tantôt les formes épanouies) ses styles automobiles (l’homme à la DS n’est pas l’Important à la R 25 des années Mitterrand).

Toutes les époques ont leur conformisme, leur pensée unique, leur allure spécifique. Même la nôtre, qui se proclame individualiste et qui est dans une certaine mesure soumise à une culture massifiée.

Relativisme ? Patrice Bollon nous épargne cette facilité. L’infinie diversité doit avoir son principe d’unité, du moins pour une certaine époque. Et les changements dans les manières de porter ses vêtements, qui participe d’une manière d’être étudiée par Aristote, sont à inscrire dans la logique d’une histoire toujours problématique. Nos idées et les mots qui portent nos idées créent de nouvelles réalités mais ces idées ne nous appartiennent pas tout à fait puisque nous sommes tous plus ou moins soumis au sens commun, à tout ce qui « va de soi ». Les choses « allant de soi » ou supposées telles sont ces croyances, simulacres, bribes idéologiques et autres modes qui font l’esprit d’une époque et disparaissent avec elle. Nous voici entraînés dans de subtiles dialectiques pour lesquels maints philosophes sont requis. Patrice Bollon donne ainsi matière à penser tout en invitant à retrouver le goût du malanga et de la maniguette. C’est extra !                 

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(1) Patrice Bollon, Esprit d’époque, Essai sur l’âme contemporaine et le conformisme naturel de nos sociétés, Le Seuil, 2002.

Article publié dans le numéro 795 de « Royaliste » – 27 mai 2002