Sur la campagne qui s’annonce, Eric Zemmour a publié (1) une analyse cruelle pour les partisans déclarés du Non au référendum. Pour lui, les jeux sont faits, du moins sur le plan politique.

Voilà qui me paraît probable. Derrière Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande, toute l’oligarchie politique fera campagne pour le Oui, de même que les milieux économiques et financiers appuyés par les principaux médias -qu’ils contrôlent.

Face à ce formidable dispositif , qui rappelle celui qui avait été mobilisé pour le « passage à l’euro », ce sont des groupes dispersés qui mèneront avec des mots d’ordre divers et souvent contradictoires la bataille pour le Non.

Les nationalistes autoritaires se divisent entre fidèles de Jean-Marie Le Pen, viscéralement hostile à l’establishment, et Philippe de Villiers qui conserve ses entrées dans les réunions de la majorité présidentielle. Ces « souverainistes » détestent l’extrême gauche trotskyste qui le leur rend bien, le chevènementisme n’est plus qu’un souvenir, l’audience des communistes est faible et les gaullistes authentiques sont marginalisés. Les tentatives d’alliance rouges-bruns ne dépassent pas – c’est heureux – le stade groupusculaire.

La défaite politique de ces mouvements est d’autant plus certaine que le romantisme rouge, la haine xénophobe et les pulsions réactionnaires seront pain béni pour les médias et inciteront de nombreux électeurs à dire « non au Non ».

Je n’oublie pas que Jacques Nikonoff, président de l’association Attac, s’apprête à mener une campagne d’opposition sensée. Mais il se heurtera à l’impitoyable sélection médiatique : les vaticinations obscurantistes d’un libertaire typé sont plus utiles à l’animation du théâtre politicien que les critiques raisonnées d’un juriste doublé d’un économiste.

Toutes les données politiques annoncent une large victoire des partisans du traité, à l’issue d’une campagne paisible. Cependant, Eric Zemmour indique en quelques mots un facteur d’incertitude : la réaction des classes populaires à l’unanimisme des élites.

Cela mérite un examen attentif que nous ferons dans les prochains mois. Quelques observations préliminaires :

La classe dirigeante constitue un milieu fermé. Ses partis, ses syndicats, ses castes, et toute sa valetaille d’amuseurs publics et de faiseurs de modes intellectuelles nouent entre eux leurs alliances, vivent leurs rivalités et leurs amours, concluent leurs pactes de corruption et règlent leur compte par le truchement de leurs médias.

Les « débats de société » (sur le cadre de vie, l’éthique,l’homophobie…) sont ceux qui intéressent ce milieu que le défunt comte de Paris appelait la café society – au sein de laquelle l’élite rose, les rouges repentis et les membres de l’appareil vert sont parfaitement à l’aise. La prochaine élection présidentielle est leur affaire, l’Europe dont ils parlent est leur Europe, occidentale, atlantique, capitaliste.

Libertaire dans ses mœurs, cette élite est impitoyable dans ses mécanismes de contrôle, de relégation et de répression de tout ce qui n’est pas elle : les salariés ordinaires, les ouvriers, employés, cadres moyens et supérieurs qui vivent dans l’angoisse, l’humiliation, la colère ou la haine les sacrifices qui leur sont imposés.

Par le vote protestataire, par l’abstention électorale, par la grève et les manifestations de masse, ce groupe largement majoritaire a d’ores et déjà prononcé la déchéance des élites et son refus catégorique de l’ultralibéralisme.

Il y a là un immense potentiel révolutionnaire.

Les élites se croient à l’abri car elles opposent un front de classe puissant et cohérent à des catégories sociales précarisées, dispersées par le processus de ségrégation urbaine, privées de représentation partisane depuis le déclin communiste et l’adhésion des dirigeants socialistes à l’ultralibéralisme.

Contre la violence des jeunes de banlieue et la menace terroriste, la classe dirigeante offre à la population la garantie du maintien de l’ordre assortie de quelques promotions sur critères ethniques.

Les élites n’ont plus peur de rien car elles croient à l’efficacité de leurs techniques de domination. C’est cette arrogance de classe qui peut leur valoir une mauvaise surprise électorale.

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(1) Le Figaro du 31 décembre 2004.

Editorial du numéro 851 de « Royaliste » – 2005