Frédéric Grendel est daltonien. Il ne distingue pas le feu vert du rouge, porte parfois des chaussettes dépareillées et, à l’école, peignait les pigeons en bleu. Ce que nous considérons comme un inconvénient lui permet de regarder le monde autrement que nous, et plus lucidement.

A en croire Grendel, le daltonisme est une éminente qualité politique. Là où nous croyons voir des couleurs bien nettes, des attitudes et des choix contraires, un daltonien constatera de l’identité, de la convergence, de la coïncidence. Prenons l’exemple du général de Gaulle et de François Mitterrand. Depuis des décennies, il s’enseigne, se publie et se dit que l’homme du 18 juin et celui du 10 mai sont diamétralement opposés. L’un est bleu, l’autre est rouge. L’un serait de droite, l’autre de gauche etc. Qui oserait soutenir une thèse différente ? Mais Grendel le daltonien, quelques vrais gaullistes qui ne le sont pas (daltoniens) et nous autres royalistes.

Cécité ? Délire ? Opportunisme ? Que non. La relation qui existe entre le fondateur de la 5e République et son actuel successeur se démontre et se prouve. Grendel a eu la chance ou la grâce de rencontrer souvent les deux hommes, au moment où les commentateurs dissertaient sur leur opposition radicale, et les électeurs de J. Chirac seront surpris d’apprendre que le Général n’envisageait pas d’autre héritier que son adversaire du moment.

Celui-ci le devint, en 1981, beaucoup plus certainement que Georges Pompidou ou Valéry Giscard d’Estaing. Non que de Gaulle soit devenu socialiste, ou Mitterrand gaulliste. Par-delà les étiquettes et la divergence des itinéraires, une relation essentielle s’est créée entre les deux hommes, qui ont toujours eu en commun le sens de l’Etat et l’amour de la France. Le souci de l’unité affirmé par François Mitterrand, sa conception de la politique étrangère et de la défense nationale viennent confirmer ce que Grendel avait, non pas pressenti ou deviné, mais vu dans les années. Ceux qui n’ont pas la chance d’être daltoniens apprendront, en compagnie du Dr. Grendel, à regarder autrement l’histoire de France et à mieux la vivre. Ils rencontreront aussi, au fil des pages, Braque, Léger et Picasso – et même le maréchal Goering dans le bois de Boulogne… Voici un livre ironique, tendre et vrai. Authentiquement daltonien. Eminemment grendelien.

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Frédéric Grendel, Quand je n’ai pas de bleu je mets du rouge, Fayard, 1985.

Article publié dans le numéro 422 de « Royaliste » – 6 mars 1985