Avant même d’être mis en vente, le livre de Fred Zeller était célèbre, en raison des sanctions prises par le Grand Orient contre l’auteur.

Les mémoires de l’ancien Grand Maître étaient donc attendues, beaucoup escomptant des révélations croustillantes sur la franc-maçonnerie. Disons tout de suite que les simples curieux seront déçus. Bien sûr, les dernières pages du livre portent sur l’évolution actuelle du Grand Orient — vieille pépinière d’hommes de gauche aujourd’hui tentée par le giscardisme. C’est intéressant mais pas nouveau depuis un an, la presse a fait largement écho aux nouvelles orientations de la rue Cadet et aux troubles qu’elles suscitèrent chez les « frères ».

Voilà, du moins, qui bouscule quelques idées reçues sur le rôle « subversif » d’une franc-maçonnerie obligée, comme tout le monde, de faire son aggiornamento. Nous sommes loin du mythique « complot maçonnique » fustigé depuis des décennies par l’extrême-droite — et même de la « République maçonne » qui ne dura pas plus d’une dizaine d’années (1895-1905).

Cela dit, il n’est pas inintéressant de connaître les rites, les idées et les interrogations d’une société de pensée riche de 28 000 membres et qui, malgré les persécutions de l’Occupation, le retard idéologique et le poids des routines, semble connaître une nouvelle jeunesse. Fred Zeller n’est certainement pas étranger à cette renaissance maçonnique. Venu assez tardivement au Grand Orient, il lui a fait accomplir des changements qui l’ont sans doute sauvé de la décadence.

Un homme étonnant et attachant, ce Fred Zeller. Et la première partie du livre, où il raconte sa jeunesse socialiste et trotskyste, n’est pas la moins attachante : on connaît en général assez mal cette période du mouvement socialiste, marquée par le triomphe de la S.F.I.O. en 1936, mais aussi par des luttes de tendances très dures, conduisant certains au fascisme (exclusion des « néos » Déat et Marquet) et d’autres au trotskysme, comme Fred Zeller lui-même.

Le futur Grand Maître du Grand Orient aura même l’honneur de devenir, pour un court moment, le secrétaire du « prophète désarmé », alors réfugié en Norvège. Ce qui nous vaut un portrait excessivement chaleureux de Léon Davidovitch et Nathalia, tous deux vivant dans l’espoir d’une vraie révolution prolétarienne et charriant un demi-siècle de lutte révolutionnaire. Octobre mais aussi Cronstadt…

Puis c’est l’Occupation et la Résistance, la Libération et l’abandon par Fred Zeller d’un trotskysme engoncé dans son sectarisme. Il faudra Mai 1968 pour que ce courant renaisse, contre toute attente. Entre temps, Fred Zeller verra vieillir et mourir des socialistes désabusées, de Guy Mollet à Marceau Pivert, tandis que le groupe de ceux qui n’en peuvent plus du stalinisme se renforce autour d’Auguste Lecœur. Triste cohorte des laissés pour compte de l’idéal, écrivant quelques pages d’une histoire trop différente de celle qu’ils avaient rêvé à vingt ans.

Terrible moment, pour un militant, que celui où il faut faire le bilan d’une vie d’action. Mais pour Fred Zeller le temps des comptes n’est pas encore venu.

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(1)    Fred Zeller : Trois points c’est tout (Robert Laffont).

Article publié dans le numéro 233 de la NAF bimensuel royaliste, 13 octobre 1976