Durant l’été, Bertrand Renouvin a effectué des voyages d’études dans trois pays : après avoir passé une dizaine de jours en Azerbaïdjan au mois de juillet, il est retourné au Tadjikistan pour préparer un séminaire sur la géopolitique de l’eau en Asie centrale puis il s’est rendu à Bichkek pour une première approche des problèmes politiques et économiques du Kirghizstan.

De ses carnets de route, il a retiré des observations encourageantes sur la francophonie dans les pays qu’il a visités.

Il y a la francophonie instituée, celle qui a tenu fin septembre son onzième sommet à Bucarest. J’avais montré naguère les avantages économiques et commerciaux que les pays qui ont en commun l’usage du français pouvait tirer de leurs affinités linguistiques (1) et je me réjouis de voir l’organisation internationale des francophones associer à ses entreprises de nouveaux membres. Bientôt Israël, dit-on ? Ce serait hautement souhaitable.

Mais j’ai découvert lors de mes missions en Europe de l’Est à l’époque de la grande transition une francophonie « hors champ », toujours pionnière même si elle est très ancienne et qui s’accompagne d’une francophilie militante – celle de Russes, de balkaniques, de citoyens de diverses nations du Caucase et de l’Asie centrale.

Voici bien des années que je ne suis pas allé en Russie, mais je sais grâce à Nina Vassilievna que l’Alliance française de Saint-Pétersbourg accueille un nombre croissant d’élèves et j’ai pu constater voici quelques années que les crises et les guerres n’avaient pas entamé les sentiments francophiles de nombreux habitants de la Serbie, de la Bulgarie et de l’Albanie. Ce sont là des pays proches de la France, avec lesquels nous entretenons de très anciennes relations. Tous les efforts doivent être faits pour que la francophonie russe et balkanique s’étende et s’approfondisse mais il ne faudrait pas que nous tenions pour négligeable ce qui se passe dans des pays plus éloignés.

D’ailleurs, la notion de l’éloignement est, si je puis dire, à géométrie variable. Pour ce qui concerne le Caucase, les médias français se sentent proches de l’Arménie mais l’Azerbaïdjan, malgré Bakou, son port de mer et son pétrole, leur paraît être au bout du monde. Même illusion d’optique en Asie centrale : pour beaucoup d’industriels français, Douchanbe « c’est vraiment trop loin » alors que le groupe Bouygues déverse des tonnes et des tonnes de son célèbre béton sur le sol du Turkménistan voisin pour satisfaire la mégalomanie du tyran local et en tirer de substantiels profits.

Il est vrai qu’on peut se sentir loin de tout dans certaines régions du Caucase et de l’Asie centrale. Quant à l’Azerbaïdjan, je pense à la province du Nakhitchevan qui est séparée du reste du pays par une large de bande de territoire arménien ou occupé par l’armée arménienne, devenu frontière infranchissable après l’effondrement de l’Union soviétique et à la suite de la guerre entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie sur la question du Haut Karabakh (2).

Pour rejoindre la métropole régionale, elle aussi nommée Nakhitchevan, il faut une heure de vol sur un Tupolev datant de l’époque soviétique. Le billet aller-retour constitue un coût important pour la population qui doit supporter d’autres difficultés provoquées par le conflit non résolu : l’électricité qui venait de Erevan doit maintenant être importée d’Iran et de Turquie ; les villages et les bourgs de la plaine ne sont pas toujours reliés aux nouvelles lignes électriques et, par ailleurs, ils manquent d’eau. Or dans cette région continentale coincée entre l’Arménie et l’Iran, les étés sont étouffants.

Telle est la situation, dure, parfois insupportable (je pense aux villages de réfugiés) dans laquelle les habitants du Nakhitchevan sont obligés de vivre, de travailler, d’étudier. Mais rien n’indique la résignation. La capitale régionale dispose d’un aéroport moderne et les immeubles neufs sont très nombreux. L’université est impressionnante : dix huit bâtiments répartis sur plus de cent hectares abritent des centres d’enseignement, un conservatoire, des laboratoires et un hôpital – « sur le modèle français », me précise le professeur Isa Habibbayli, recteur de l’université d’Etat, tandis que je contemple, des fenêtres de son bureau, le fleuve Oxus et les montagnes iraniennes. Le fait que le président Heydar Aliev, père de l’actuel chef de l’Etat, soit natif du Nakhitchevan, n’est pas étranger aux investissements dont bénéficie la province et son université – qui fêtera en 2007 ses quarante ans.

Avant de rendre visite au recteur, j’ai rencontré le directeur de la chaire de français, fier de me dire que ses trois filles ont également étudié notre langue. Chaleureux (le recteur ne l’est pas moins) et dynamique, Ali Allahverdiev veille aux études de 51 étudiants qui bénéficient de l’enseignement de cinq professeurs et qui sont liés à l’université Marc Bloch de Strasbourg. Il est bon de savoir et de faire savoir que la francophonie est vivante dans cette province isolée et que la France y est vénérée.

Plus émouvant encore : la veille, à mon arrivée à Nakhitchevan en compagnie de Fouad, étudiant à Bakou qui fut tout au long du voyage mon guide avisé et mon interprète, la mère de sa fiancée, Sévil, nous avait accueillis à notre descente d’avion et conduit jusqu’à la maison familiale située dans la petite ville de Charhour, à une soixantaine de kilomètres au nord. Après une soirée chaleureuse, où fut évoquée l’histoire de « Monsieur Jourdain en voyage dans le Karabakh » et le film « Monsieur Jourdain et le Derviche », et au lendemain d’une nuit parfaitement calme j’ai pris mon petit déjeuner en compagnie du professeur de français de Sévil et de sa mère. Agé de 70 ans, Gassym Askérov a consacré et consacre encore sa vie à l’enseignement de la langue française. Il s’excuse de ne pas s’être rasé pour passer plus de temps avec Fouad et moi : il n’a pas rencontré de Français depuis un an et a l’impression de perdre sa maîtrise de la langue. Je le rassure et nous passons toute la matinée à converser.

Gassym Azkérov me dit que l’enseignement de la langue française avait été privilégié à l’époque soviétique et que, depuis l’indépendance de l’Azerbaïdjan, cette tradition ne s’est pas perdue. J’en étais déjà convaincu. En juillet 2005, lors de mon premier séjour à Bakou, j’avais été accueilli par Cavansir Yusifli, traducteur en azéri de Maupassant, Jacques Derrida et Patrick Suskind et rencontré les directeurs de plusieurs revues littéraires où Victor Hugo, Rimbaud, André Maurois, Henri Barbusse et Albert Camus sont étudiés et traduits. Pour Ayten, Tourana, Sévindj et Elnara, étudiantes francophones, les personnages de « Notre Dame de Paris » et des « Misérables » sont toujours merveilleusement vivants. Dans bien des familles, ont conserve des volumes d’œuvres choisies de Victor Hugo, d’Anatole France, de Romain Roland, traduites en russe et massivement diffusées depuis Moscou. Ces vénérables références mériteraient d’être complétées ? Certes. Et Sévil, qui dirige le centre Georges Sand à l’Université des langues de Bakou me presse d’agir : il lui faut des livres, des dictionnaires, des relations régulières avec une université française…

Telle est la francophonie en Azerbaïdjan, réactivée par le Centre culturel français de Bakou qui dispose d’une bibliothèque de 8 000 livres, organise des expositions et des conférences très suivies. Et quand l’ambassadeur de France et son conseiller culturel s’engagent avec passion – ainsi Jean Pierre Guinuth et Guy Chevalier entre 1996 et 2001 – les résultats sont décuplés et les initiatives prises restent longtemps dans les mémoires.

Au Tadjikistan (c’était en août mon quatrième séjour dans le pays) et au Kirghizstan, des observations nourries de dizaines d’heures de conversation avec les étudiants en langue français et leurs professeurs (Khassan à Douchanbe, Valentina et Assel à Bichkek, et d’autres enseignants exemplaires rencontrés à Khodjent et à Khorog) me permettent de souligner quelques points dont certaines éminences parisiennes, qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, feraient bien de se persuader :

Grâce à la politique culturelle de l’Union soviétique la langue française a bénéficié d’une promotion remarquable dont le bénéfice n’est pas perdu. Le russe, qui est et restera langue de communication dans le Caucase et en Asie centrale, constitue une voie d’accès naturelle à la culture française et francophone pour celles et ceux qui ne peuvent pas apprendre notre langue.

Alors que le choix de l’anglais est généralement utilitaire, la préférence pour la langue française est affective, intellectuelle, politique au sens profond du terme. Le français, c’est la langue de La Fontaine et de Molière, des droits de l’homme et de Victor Hugo, du général de Gaulle – de la Liberté. Le thème d’une francophonie « ringarde » qui ne résistera pas à la progression de l’anglais est diffusé à Paris par des snobs, qui cultivent avant tout leurs ignorances. Le parti pris élitiste doit être par ailleurs combattu : le goût de la France et de la langue française se prend aussi en regardant les films de Pierre Richard et en écoutant les chansons de Joe Dassin.

L’amour de la langue française et de la France, aussi passionné soit-il, n’est ni naïf ni complaisant. Les défauts des Français sont analysés avec finesse, les carences de nos actions extérieures sont durement ressenties. Dans leur ensemble, les diplomates et les militaires français remplissent pleinement leurs missions, même si l’on rencontre parfois (deux mauvais souvenirs il y a quelques années dans les Balkans) des paresseux et des incompétents. Les restrictions de crédits, imbéciles dans leur principe et contre-productives dans leurs effets, sont compensées par le dévouement et les générosités individuelles des fonctionnaires en poste à l’étranger.

Il est regrettable que divers acteurs de la « société civile » – comme on dit – se fassent remarquer par leur absence. Trop peu d’entrepreneurs français dans le Caucase et en Asie centrale et rarement des journalistes. A Bichkek, pas de correspondant permanent français ou francophone, alors que les médias soutenus par le gouvernement des Etats-Unis et divers fonds américains surabondent. Mais ceci est une autre histoire…

***

(1) Cf. Rapport sur l’utilité économique et commerciale de la langue française, Documentation française, 1989.

(1) Cf. revue Cité, n° 46 : « L’air de Bakou ».

Article publié dans le numéro 888 de « Royaliste » – 2006