Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la grande presse, vous le trouverez chez Françoise Berger.

La presse informe sur ce qui intéresse les journalistes, et non sur ce qui se passe dans le monde, dit à peu près le sociologue Pierre Bourdieu. Mais la presse n’informe pas sur elle-même, ou si peu : discrétion sur les financements (sauf au « Monde »), silence sur les crises internes, gêne lorsque, hors du circuit des histoires distanciées et des essais complaisants, paraît un livre comme celui de Françoise Berger.

… Ou plutôt, lorsque paraît le livre de Françoise Berger. Car il n’y en n’a qu’un, à notre connaissance, qui ait cette liberté de ton et cette précision, hors de toute volonté de règlement de compte. L’auteur est une journaliste – à « Libération » – qui ne cache pas son amour du métier et de ceux qui le font. D’où la qualité de l’enquête, fondée sur une expérience certaine et menée grâce à d’innombrables entretiens – soigneusement recoupés – avec des confrères. Au risque du corporatisme ou du copinage ? Non pas. Pour donner une leçon de morale à tous et à chacun ? Non plus. La force du livre de Françoise Berger, c’est qu’il ne s’agit ni d’une thèse, ni de la défense masquée d’intérêts catégoriels. La preuve ? Ce qui est dit, décrit, expliqué tout au long de cette histoire de la presse parisienne depuis 1981.

Tous y passent, les vivants et les morts, les quotidiens et les hebdomadaires. Tout y passe, les conflits politiques, les rivalités de personnes, les affaires de gros sous. Et nul n’échappe au regard aigu et à la plume acide de l’auteur – pas même Serge July, son patron quelque peu mégalomane, qui a eu l’élégance de la réemployer. Les portraits gloires de la presse sont grande justesse et, donc, d’une réjouissante férocité. On croise Raymond Aron, toujours sensible à la flatterie, le vibrionnaire Jean-François Kahn, Jimmy Goldsmith qui présida, s’en souvient-on, aux destinées de « L’Express », et bien sûr Citizen Hersant dont Françoise Berger retrace l’histoire depuis la prime jeunesse.

Cette histoire est aussi celle des crises de la grande presse. Alors que, tout au long des années quatre- vingt, les journalistes dissertent sur les vertus du « management » et célèbrent la société de communication, leurs patrons sont saisis par la folie des grandeurs, commettent des erreurs monstrueuses, conduisent des journaux à la mort (« le Matin de Paris ») et les font entrer dans une longue agonie (« France Soir »).

Et puis, il y a les conflits pour le pouvoir – les guerres de succession qui secouent « Le Monde » après le départ de Jacques Fauvet donnant l’exemple terrifiant de tout ce qu’il faut à tout prix éviter. Ah ! « Le Monde », son air sage, sa moralité sourcilleuse, ses leçons de démocratie… J’allais oublier son extrême pudeur, qui lui fait reporter de semaine en semaine la critique du livre qui le révèle tel qu’il est. Et puis il y a la comédie humaine, les jalousies, les haines recuites, les trahisons – celle de Franz-Olivier Giesbert, qui passa du « Nouvel Observateur » au « Figaro », étant un modèle de cynisme… Ne croyez pas, cependant, que ces « Journaux intimes » (1) soient à inscrire dans la catégorie des  constats lucides, amers et désabusés. Il s’agit au contraire d’un livre salubre, tonique, qui rappelle, à travers l’évocation de quelques grandes enquêtes (Greenpeace…) que la presse joue encore son rôle dans la démocratie. Encore ? Cela signifie que l’avenir métier se perd dans la logique du spectaculaire (Timisoara). Parce que la mauvaise gestion de la plupart des titres parisiens les a entraînés sur la voie  du déclin. Parce que la conception brouillonne ou archaïque des journaux provoque la désaffection du public.

Comme la classe politique qu’elle fustige chaque jour, le milieu journalistique n’échappe pas à l’usure et au discrédit. De toute sa verve et son talent, Françoise Berger appelle à une renaissance.

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(1) François Berger, Journaux intimes, les aventures tragi-comiques de la presse sous François Mitterrand, Robert Laffont, 1992.

Article publié dans le numéro 591 de « Royaliste » – 28 décembre 1992.