Fondateur du mensuel alternatif Fakir à Amiens, collaborateur du Monde diplomatique, François Ruffin est journaliste, sorti diplômé du Centre de formation des journalistes. En élève appliqué, il a mené une enquête journalistique sur sa propre école, analysant les discours des professeurs et les méthodes d’enseignement. Le résultat est accablant : les jeunes journalistes apprennent le cynisme, le recopiage, la courtisanerie et finissent par intérioriser les contraintes techniques de la production ainsi que les préjugés sociaux et les préceptes de l’ultralibéralisme.

 

Royaliste : Votre critique du journalisme tel qu’il est actuellement pratiqué est-elle née lors de vos années d’études ?

François Ruffin :Non, pas tout à fait. Avant d’entrer au Centre de Formation des journalistes, j’avais un regard critique sur le journalisme mais c’était une critique externe : celle de l’auditeur de France Inter qui s’indigne parce que le journal s’ouvre sur trois courses à la voile alors qu’il y a des informations beaucoup plus importantes à présenter et à commenter. Mes études au CFJ m’ont permis de faire une critique interne – celle des contraintes qui pèsent sur la profession.

Royaliste : Pourquoi concentrez-vous vos critiques sur le CFJ ?

François Ruffin : En tant que telle, cette école ne m’intéresse pas beaucoup : le CFJ forme chaque année une cinquantaine de journalistes, ce qui est peu puisqu’il y a en France quelque trente mille journalistes professionnels. En revanche, il est intéressant d’observer les enseignants, qui viennent des grandes radios généralistes, des principales chaînes de télévision, du Monde, du Figaro, du Nouvel Observateur

Cette concentration de professionnels de l’information en un même lieu est un phénomène rare et riche d’enseignements : on imagine une belle diversité de talents et de points de vue, alors que l’homogénéité est frappante.

On peut aussi regarder de près le devenir des élèves du CFJ : selon mon propre relevé, 60 sont employés dans la presse régionale, 65 travaillent au Monde, 150 sont à l’AFP, une vingtaine au Figaro. Le CFJ alimente donc principalement les médias dominants.

Enfin, quand on suit l’enseignement du CFJ, on a le privilège d’entendre des paroles non autorisées. Par exemple, Laurent Joffrin répondant à une question sur les lacunes d’un reportage sur le Maroc répond que « Le Nouvel Observateur, c’est un Gala pour riches ». Au CFJ, les « grands professionnels » se sentent en famille et se relâchent quelque peu, comme à la fin d’un repas de communion.

Royaliste : Vous parliez de « contraintes professionnelles »…

François Ruffin : Ce sont des contraintes que le journaliste intériorise au cours de ses années d’études. Il ne s’agit pas du respect de la charte du journaliste, mais de contraintes relatives à la production.

La profession est en effet soumise à une exigence de productivité : un élève du CFJ fait en moyenne un papier par jour ; quand il s’en va travailler dans la presse régionale, il produit ordinairement quatre ou cinq articles par jour. Cette cadence excessive incite au recopiage : on pompe allègrement les dépêches de l’AFP.

Par ailleurs, les formats sont totalement intériorisés : pour le professeur de journalisme, il est impensable de faire un sujet de trois minutes à la télévision et l’élève l’imagine pas qu’on puisse consacrer plus d’une minute quinze secondes à une question, avec des « sonores » – des petits bouts d’interview – qui ne doivent pas dépasser quinze secondes. Ce qui est vraiment très peu pour exprimer une opinion…

On observe aussi une certaine régression intellectuelle. Le CFJ se présente comme la plus grande école de journalisme de France, « sinon d’Europe » nous disait-on, mais il n’y a pas de bibliothèque. Plus grave encore, cette absence n’a jamais été ressentie par les élèves. Je n’ai jamais entendu un professeur recommander un ouvrage ! Comme je venais au Centre avec des livres pour ne pas m’ennuyer, j’ai été repéré : «toi, m’a-t-on dit, on a vu tout de suite que quelque chose n’allait pas : tu venais aux réunions avec des livres». Les livres sont en effet inutiles puisque les conditions de la production imposent qu’on traite l’information à partir de dépêches et de deux ou trois coups de téléphone.

Royaliste : Dans ces conditions, comment l’actualité est-elle envisagée ?

François Ruffin : C’est un des thèmes qui revient constamment à l’intérieur du CFJ.

Savoir comment les enseignants conçoivent l’actualité et comment elle se fabrique permet de comprendre comment s’opère la sélection dans l’actualité.

L’actualité, ce sont des milliers d’événements grands et petits qui surviennent chaque jour. Comment se fait-il qu’un seul et même événement soit repris par l’ensemble des journalistes – souvent au détriment d’informations importantes ?

Prenons un exemple : un célèbre restaurateur, Bernard Loiseau, s’est suicidé il y a quelques mois. L’information a été reprise en boucle sur France Info, elle a été présentée comme premier sujet sur Europe I et sur RTL puis publiée le lendemain à la une de l’ensemble des quotidiens. Chaque année, il y a 12 000 suicides en France, et trois par jour dans les prisons françaises. Ces milliers de suicides sont aussi des sujets d’actualité mais ils comptent dix mille fois mois que le suicide de Bernard Loiseau.

Royaliste : Pourquoi ?

François Ruffin : L’actualité se construit d’abord par les services de communication, ensuite par une présupposition des résultats de l’Audimat, enfin par un comportement grégaire.

Quant aux techniques de communication, je veux insister sur le fait que l’événement ne se produit pas, il est produit par un certain nombre d’institutions et d’organisations : les ministères, les syndicats, les associations … dont l’agenda détermine l’actualité médiatique.

Par exemple, une conférence de presse au ministère des Affaires sociales sur les emplois-jeunes provoquera la rédaction de trois papiers : un avant-papier sur « ce que va dire le ministre », un papier relatant ses déclarations et un troisième papier sur les réactions aux propos ministériels. Puis la question des emplois-jeunes sort de l’actualité et on ne peut plus y revenir sous forme d’enquête approfondie. De même, c’est quand la sécurité routière est passée au rang de priorité gouvernementale qu’elle est devenue une priorité médiatique – sinon on se contentait d’évoquer les huit mille morts par an (avant 2003) à la veille des grands départs en vacances.

Bien d’autres exemples montrent qu’une situation connue (les accidents, le surendettement des ménages) devient un problème médiatique lorsque le gouvernement annonce une solution à ce problème.

Les associations se sont mises, elles aussi, à produire des événements : par exemple la journée de la misère organisée par ATD Quart Monde. Ce jour-là, les salles de rédactions sont à la recherche de pauvres : on en trouve un petit troupeau à l’heure de la cérémonie sur le parvis du Trocadéro, très accessible en métro, ce qui permet de mettre l’interview dans la boîte en une petite heure. La production d’événements s’adapte donc très bien aux contraintes des journalistes.

Royaliste : Comment parvient-on à anticiper les résultats de l’Audimat ?

François Ruffin : A l’Ecole, un jeudi de l’Ascension, un de mes camarades propose un sujet sur le commerce équitable. L’enseignant lui répond que ce n’est pas d’actualité car les magasins sont fermés et l’invite à enquêter sur les apéritifs préférés des Français, ce qui, explique-t-il, intéresse quinze à seize millions de téléspectateurs. Mon camarade restant dubitatif, l’enseignant lui fait observer qu’il y a eu ce matin-là un coup de froid et suggère un sujet sur le thème : « faut-il rallumer son chauffage ? ». Mon camarade a donc fait un micro-trottoir sur ce thème – et j’ai fait ce même type de « reportage » sur le retour du printemps… Il y a ainsi des sujets « incontournables » qui sont supposés faire de l’Audimat : Michael Jackson, la vague de froid, le dernier « chef d’œuvre » cinématographique.

Royaliste : Ceux qui commandent de tels reportages sont-ils persuadés qu’ils traitent l’actualité ?

François Ruffin : Non. On cherche « ce qui va marcher » pendant une journée ou une semaine et on peut faire la promotion d’un film en sachant qu’il est médiocre mais on suppose qu’il va plaire à « Madame Michu » – car il faut savoir que les professionnels de l’information sont de grands michologues.

A force de chercher à répondre aux goûts supposés du téléspectateur moyen, on finit par intérioriser complètement cette manière dérisoire de faire l’actualité qui s’impose à chaque journaliste et à l’ensemble de la profession. Dans le choix des sujets, prédomine le respect des pouvoirs établis et de l’idéologie dominante : on m’avait reproché d’évoquer Tony Blair souriant « toutes dents dehors » ; le travail d’une de mes camarades sur l’analphabétisme en Angleterre a été récusé.

Cela dit, je comprends qu’un journal décide de consacrer toute sa une à une rencontre sportive alors que la guerre fait rage en Irak ou ailleurs, mais il me paraît inquiétant que l’ensemble de la presse quotidienne fasse le même choix. Dans le dernier numéro du mensuel Pour Lire Pas Lu, Gilles Balbastre a comparé la place accordée à l’affaire Imbert et celle accordée au budget de la France. L’affaire judiciaire occupait la première place, et le budget était relégué à la cinquième.

Royaliste : Comment s’explique le grégarisme…

François Ruffin : Dans l’ouvrage remarquable qu’elle a consacré à l’affaire du petit Grégory (1), Laurence Lacour décrit les journalistes qui suivaient l’enquête comme un « troupeau » dont elle ne s’exclut pas, comme une « meute » qui a alimenté le feuilleton médiatique pendant des mois – chaque journaliste cherchant à en rajouter sur ses confrères : « si mon concurrent n’avait pas écrit cinq cents papiers, jamais je n’en aurais écrit quatre cent quatre-vingt-dix-sept, il fallait suivre… », écrit-elle.

Dans le comportement grégaire, deux mécanismes sont à l’œuvre.

Il y a l’effet d’entraînement de la dépêche reprise à la radio, dont l’écoute crée un sujet télévisé qui est traité ensuite par la presse écrite : l’information vraie (90% du total) circule aussi vite que l’information fausse (par exemple, voici un an, celle du bagagiste de Roissy présenté comme un intégriste et un terroriste).

Il y a l’effet d’amplification volontaire d’un sujet, dont on sait d’expérience qu’il va faire de la mousse, par exemple la mort d’une vedette. Les estimations que l’on fait sur les réactions des confrères aboutissent à un résultat identique : le sujet est partout traité sous les mêmes angles et on lui donne partout le même volume.

Royaliste : Quelles sont vos conclusions ?

François Ruffin : L’actualité est un phénomène socialement construit, alors que les journalistes vivent cette fabrication comme si c’était une évidence. Le public se voit imposer une certaine vision du réel, où les aléas météorologiques ont plus d’importance que les problèmes économiques et sociaux.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 830 de « Royaliste » – 19 janvier 2004.

(1) Laurence Lacour, Le Bûcher des innocents, Plon, 1993.