L’avez-vous remarqué ? Alors que notre pays vit une période particulièrement passionnante de son histoire intellectuelle, les économistes manquent à l’appel : leurs recherches demeurent confidentielles et le débat public est inexistant. Marx a été délaissé, Keynes ne fait plus recette et, de gauche à droite, à quelques exceptions près, on s’est rallié avec enthousiasme ou résignation à l’idéologie néo-libérale – celle du marché et de l’argent-roi. Serait-ce là le fidèle reflet de la réalité économique, et la mode dominante exprimerait-elle la vérité du capitalisme triomphant ? Je vois plutôt dans ce consensus mou le double effet de la paresse intellectuelle des responsables politiques et de l’ignorance de ceux qui se disent compétents. Car le travail de recherche se poursuit, et des œuvres fondamentales existent, d’où devrait procéder une nouvelle pratique de l’économie et un projet autre que l’enrichissement des plus riches.

Mais quelles œuvres ? D’abord et essentiellement celle de François Perroux, sans doute l’économiste le plus important de notre pays en ce siècle, qu’un dossier (1) nous permet de retrouver – lui qui fut notre ami et notre maître – ou de découvrir. Cependant, définir François Perroux comme un économiste est par trop réducteur, si l’on entend par là un technicien de la gestion ou un commentateur d’une doctrine déjà constituée. Cet expert consulté par de très nombreux gouvernements fut plus qu’un technicien, et ce grand professeur fut plus qu’un doctrinaire : un savant assez humble et lucide pour dire que l’économie n’était que « d’intention scientifique », l’homme d’une pensée assez ample pour concevoir une « économie généralisée », inscrite dans l’œuvre propre de l’homme regardé comme créature divine – dont l’honneur et la charge est de continuer la création. Sans prétendre à l’exposé d’ensemble ni au résumé, tentons quelques relevés sur l’itinéraire de la pensée perrouxienne.

CRITIQUE

L’œuvre de François Perroux est fondamentale en ce qu’elle s’affirme comme une critique de l’économie politique et du scientisme qui l’inspire. L’économie ne peut en effet se concevoir comme une science, mais seulement comme un « savoir rigoureusement contrôlé », qui est sans cesse exposé à manquer la réalité par trop de cohérence ou à perdre sa cohérence au contact de la réalité. Méconnaître cette difficulté et oublier la prudence savante conduit à fabriquer une théorie qui méprise à la fois l’homme et la science. Comme l’écrit Jean Lacroix dans sa lumineuse introduction au dossier, « ce n’est pas en acceptant l’homme, mais en l’éliminant que l’économie manque à la science » car on perd dans le jeu des modèles le désir de l’homme et son pouvoir sur les choses. De plus, les modèles classiques contreviennent à la rigueur scientifique en mélangeant le concept et la norme. On crée le concept de marché, et on décide en même temps que ce marché permet de surmonter la contradiction entre l’avantage de l’individu et celui de la collectivité, on admet comme principe que les choix rationnels des individus déterminent la production maximale et le prix optimum. Or Perroux montre que le marché pur n’existe pas plus que les individus rationnels d’une théorie qui néglige à la fois les hommes de chair et de sang, l’existence d’une économie de don et l’ensemble des rapports de pouvoir.

Du constat de ces contradictions et de ces faiblesses, mais surtout de la tension propre à la réflexion économique, nait un effort d’intelligibilité appuyé autant que possible sur les mathématiques et jamais séparé de l’observation. La création de l’Institut de Sciences Economiques Appliquées, devenu Institut de Sciences Mathématiques et Economiques Appliquées est la traduction significative et concrète de ce projet. Mais en quoi consiste-t-il ? Dans sa présentation dense et précise de l’œuvre perrouxienne, Gérard Destanne de Bernis montre qu’elle tend à une « économie généralisée », capable d’expliquer une réalité toujours mouvante et de rassembler l’ensemble des phénomènes et des relations sociales – tant il est vrai que l’économique est le social même. Car l’économie concerne non seulement la production et la consommation mais le travail et l’innovation, non seulement l’échange mais le don, et toutes les relations de pouvoir – économique, politique, national – qui s’expriment dans le conflit et le dialogue, la lutte et le concours. Des dizaines de livres jalonneront cette impressionnante synthèse tant sur la valeur, le profit, et le capitalisme, que sur l’indépendance de la nation, l’industrie et la création collective, le dialogue des monopoles et des nations.

LE PROJET DE L’HOMME

Comme toute grande œuvre, celle de François Perroux s’est accomplie dans le dialogue avec les grands économistes, qu’il s’agisse des classiques, de Marx (que Perroux retrouve sur certains points) de Schumpeter ou de Keynes. Mais le projet d’économie généralisée – qui ne néglige ni la question de l’équilibre, ni la réalité des classes, ni le problème de l’aliénation – vise à un dépassement de l’économie de marché et de la planification, et entend mettre les moyens économiques (au sens ordinaire du terme) au service de l’homme. Il faut ici souligner l’inspiration chrétienne de François Perroux. Pour lui, « l’économie organisée en vue de la rentabilité, c’est à dire du profit, doit être radicalement convertie ». Il faut donc « déshonorer l’argent » – le mot d’ordre tarde à être repris ! – au lieu de passer les compromis qui ont signé l’échec de la civilisation qui se dit chrétienne. Point de conservatisme, ni d’esprit réactionnaire, mais un désir de justice et de libération nourrit des Béatitudes : « car si les Béatitudes sont incommensurables aux accomplissements humains, l’énonciation transcendante du salut des faibles et des pauvres retentit dans leur libération concrète et temporelle ». C’est dans cet esprit que François Perroux conçoit une « économie de l’homme et de tous les hommes » qui a pour but de les nourrir, de les soigner, et de libérer ceux qui sont esclaves. Contre la théorie libérale, dont la seule vérité est d’être conforme aux intérêts du groupe dominant, contre les « emprises de structure » qui empêchent le développement des pays pauvres, contre les détenteurs du capital et les bureaucraties qui entravent la création collective, il s’agit d’orienter la production industrielle en vue de l’épanouissement de l’homme, de mobiliser la « ressource humaine» – rien à voir avec l’exploitation et la manipulation cyniques qu’on pratique aujourd’hui sous ce paravent – pour permettre la « création continuée » d’un homme redevenu maître de son œuvre parce qu’il sera maître de soi. Espérance révolutionnaire au meilleur sens du terme, qui doit inspirer ceux qui ne se résignent pas à l’ordre injuste des choses.

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(1) François Perroux, Dossier H, sous la direction de François Denoël. L’Age d’homme, 1990.

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Article publié dans le numéro 543 de « Royaliste » – 8 octobre 1990