N’en doutons pas : François Mitterrand s’inscrit dans une solide tradition républicaine. Mais cela exclut-il tout rapport avec l’histoire et l’idée monarchiques ?

Comme les autres présidents de la 5ème République, François Mitterrand a été qualifié de monarque. Sous le trait polémique, derrière le paradoxe piquant d’un adversaire de « l’exercice solitaire du pouvoir » devenu fidèle serviteur des institutions qu’il contestait, apparaissent des réalités facilement observables par exemple le culte de la personnalité et les phénomènes de cour qui ressemblent à ce qui était critiqué dans la monarchie selon Louis XIV.

Mais on aurait tort de se fier aux seules apparences. Si le septennat de Valéry Giscard d’Estaing fut en effet une monarchie caricaturale, François Mitterrand se tient à bonne distance de cette comédie du pouvoir, échappe plus que d’autres aux jeux pervers de la courtisanerie et aux illusions de la puissance. S’en tenir aux clichés « louis-quatorziens » expose à ne pas saisir la relation que le Président entretient avec les traditions majeures de notre pays.

MEMOIRE

Républicain, François Mitterrand l’est sans aucun doute, dans son attachement à la Révolution française, dans sa fidélité aux grands hommes de la 3ème République et aux valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. La République est pour lui une mémoire, une tradition vivante et une vertu tant personnelle que collective. Et c’est au nom de cette tradition, hostile à l’autonomie et à l’autorité du pouvoir politique, que le porte-parole de la gauche s’est longuement opposé au général de Gaulle, dénoncé comme théoricien et praticien du « pouvoir personnel » dans le souvenir honni des deux Bonaparte.

Mais comment se fait-il que l’élu de 1981 et de 1988 exerce sans malaise ses fonctions de président de la 5ème République – alors que nos institutions se situent implicitement dans la tradition de la monarchie en se référant aux principes d’arbitrage, de continuité et d’indépendance de l’Etat qui furent établir entre François ceux des Capétiens ? C’est que la tradition républicaine a fini par accepter l’autorité de l’Etat, qu’elle récusait autrefois au profit du régime d’Assemblée (celui de la 3ème et de la 4ème République) dont la faiblesse n’est plus à démontrer. Le fait est que l’actuel président a su demeurer fidèle à l’esprit et à la lettre de la Constitution, tout en la faisant évoluer dans le sens d’un meilleur équilibre entre l’Elysée et Matignon, en exprimant mieux que son prédécesseur l’idée d’arbitrage et en s’affirmant comme garant de la continuité de la politique de la nation dans le domaine de la diplomatie et de la défense tout particulièrement.

LE PRE CARRE

Tel est le premier lien, indirect, que l’on peut établir entre François Mitterrand et la tradition capétienne de l’Etat. D’autres se sont noués, hors du strict domaine du droit constitutionnel, dans l’expérience que François Mitterrand a faite du pouvoir. Le candidat élu en 1981 avait tenu, en se rendant spectaculairement au Panthéon, à signifier son enracinement dans la tradition républicaine. Telle était alors la relation que l’élu de la gauche entretenait avec l’histoire, conçue dans l’oubli des siècles monarchiques…

Sur ce point, il ne fait pas de doute que les conceptions de François Mitterrand ont évolué. D’abord parce que le président de la République a le sens du temps. Comme il le disait lors du dernier rassemblement de sa campagne, à Toulouse le 6 mai, il ne conçoit pas l’action politique comme limitée à sa propre vie, à sa seule présence au pouvoir, mais comme héritage et transmission. Il est clair que cette conception du temps a élargi sa vision de l’histoire et approfondi sa relation à l’Etat. A Toulouse, François Mitterrand évoquait « la France millénaire », « celle du Royaume et de la République », « celle de l’unité et de la diversité ». On ne saurait y voir de simples figures de style. Il suffit de lire les « Réflexions sur la politique extérieure de la France » pour comprendre que le président de la République s’inscrit, dans le choix des mots, dans les intentions exprimées et par ses actes, dans la politique millénaire de la nation qui vise et affirme l’indépendance du pays à l’égard des empires. C’est ainsi qu’il exprime, selon les termes mêmes des rois capétiens, le souci de défendre le « pré carré » (la langue, l’industrie, la sécurité), d’affirmer l’identité collective face à un double vertige « celui du repli sur soi et celui de l’oubli de soi » et de faire prévaloir l’indépendance nationale dans une relation équilibrée entre la France et l’Europe.

Si nous ajoutons à ces principes le refus de soumettre l’Etat aux féodalités financières, qui fonde le socialisme de François Mitterrand, on constate que c’est bien la tradition capétienne qui est continuée, dans cette conception du bien commun (vraie définition de la République) qui inspire ceux qui ont le sens de l’Etat et du destin historique de notre pays.

***

Article publié dans le numéro 497 de « Royaliste » – 8 juillet 1988