Lors du dernier rassemblement de son ultime campagne, le 6 mai à Toulouse, François Mitterrand prononça un discours qui le plaçait, au-delà de l’enjeu électoral, devant son destin personnel et dans le mouvement de notre histoire.

S’adressant aux militants de son ancien parti et à des hommes et des femmes appartenant pour la plupart à une tradition de gauche, ce singulier candidat, point démagogue et éloigné de tout esprit d’affrontement, fut plus que jamais homme d’Etat.

Homme d’Etat en effet, non seulement dans son projet, une nouvelle fois exposé sans vaines polémiques, mais surtout par la relation qu’il établit, au fil de phrases simples et souvent belles, avec le temps. D’abord le sien propre, compté, mais regardé sans apparence de crainte ni nostalgie, avec la presque certitude d’avoir réussi sa vie et l’espérance de pouvoir assurer la transmission « après avoir tenu les anneaux de la chaîne assez longtemps pour avoir changé mon temps ». Et ce changement, dont l’histoire retiendra qu’il permit l’exercice du pouvoir par des traditions politiques très souvent tenues à l’écart de celui-ci, s’inscrivait dans la continuité de « la France millénaire », « celle du Royaume et de la République », « celle de l’unité et de la diversité » …

Homme d’Etat, François Mitterrand l’était encore par cette autre relation qu’il établissait avec la foule méridionale et, à travers elle, avec l’ensemble du pays. Tout proche de ses partisans, évidemment fidèle à sa famille politique, il sut faire comprendre et sans doute admettre sa propre distance d’homme voué depuis sept ans au service du pays tout entier, la nécessité d’une ouverture qui ne se ferait pas au détriment de la fidélité et la grande tâche du service de la France, non du seul parti, à l’intérieur de nos frontières comme partout dans le monde.

CYNISME

Tandis que François Mitterrand exaltait, sous le mot de République, une sagesse politique proche de la tradition capétienne, son adversaire multipliait les coups de théâtre pour renverser le cours des choses. De fait rien ne fut négligé, ni le meilleur ni le pire, pour éviter une défaite que les résultats du 24 avril annonçaient cinglante. Ainsi, la joie unanime qui salua le retour des trois otages détenus au Liban fut gâchée par l’exploitation politique qui en fut faite par Jacques Chirac et ses partisans. Ainsi, au soulagement provoqué par la libération des gendarmes pris en otages à Ouvéa, se mêla l’indignation, la honte et l’écœurement lorsqu’on apprit la mort de deux gendarmes et de dix-neuf indépendantistes et lorsqu’on entendit les discours de victoire et de vengeance qui saluèrent ce massacre. Il fallut encore que, tour à tour. MM. Pasqua, Messmer et Chirac fassent le décompte des morts « Français » et des morts « Canaques » (le Premier Ministre n’hésitant pas à dénier aux preneurs d’otages leur dignité d’hommes) et établissent de ce fait une ségrégation qui légitime les revendications les plus extrémistes. Comme le tragique côtoie souvent le grotesque, nous eûmes, en point d’orgue, une manifestation pour la défense de la 5ème République tout entière tournée contre un Président qui l’incarnait depuis sept ans et où l’imposture côtoya la bêtise et le sectarisme.

Cette conception cynique de la politique aura de lourdes conséquences. Nul ne sait quel fut le prix payé pour les otages de Beyrouth, mais il y a lieu de s’inquiéter quant à notre liberté d’action au Proche et au Moyen Orient. Le retour du capitaine Prieur est certes touchant, mais la rupture de notre engagement va de nouveau entraver notre politique dans le Pacifique. En Nouvelle-Calédonie. l’« honneur » vengé, selon la méthode que conseillait Jean-Marie Le Pen, crée une fracture d’une extrême gravité dans la population. En métropole enfin, les polémiques outrancières des chiraquiens et leurs complaisances à l’égard des thèses et des prétendues valeurs du Front national, ont créé des tensions, nourri des fantasmes, entretenu des illusions qui ont réveillé l’esprit de guerre civile.

Le beau succès remporté par François Mitterrand montre qu’une large majorité de Français a refusé cette politique activiste et provocatrice, qui faisait suite aux improvisations, aux erreurs et aux échecs qui ont marqué les deux années du gouvernement de Jacques Chirac. Les formations de la droite classique paient ainsi une stratégie alimentée par le pur esprit de revanche politique et sociale, et fondée sur une conception purement instrumentale des idées et des projets. Si elles ne veulent pas être détruites, il faudra, comme nous les en adjurons depuis des années, qu’elles retrouvent leurs traditions et qu’elles forment, à partir du renouvellement de celles-ci, de véritables projets.

LE CHOIX

Mais c’est surtout, et beaucoup plus qu’en 1981, l’adhésion à un projet positif qui l’emporte. La victoire de François Mitterrand il y a sept ans était pour partie fondée sur le rejet du septennat de Valéry Giscard d’Estaing. Le 8 Mai, c’est l’esprit de rassemblement et d’ouverture qui domine, auquel la Nouvelle action royaliste a participé tout au long de la campagne. Il faut qu’il trouve très vite sa traduction concrète, dans la formation du nouveau gouvernement et dans le projet qui sera mis en œuvre, en toute fidélité aux idées sur lesquelles s’est retrouvée la nouvelle majorité présidentielle, qui dépasse très largement les frontières de la gauche.

L’expérience de ces sept dernières années montre que le pouvoir politique ne peut pas tout faire. Sa fonction, sa mission, est de poser les conditions générales du bien commun. Celles de l’unité, qui impliquent d’abord un Etat qui soit le plus arbitral possible. Celles de la liberté, qui ne sont pas remplies dès lors qu’un parti ou des groupes de pression s’emparent de l’Etat et le gèrent à leur profit exclusif. Celles de la justice sociale, qui se fondent sur l’indépendance de l’Etat et qui exigent une politique de développement économique qui est à redéfinir. Celles de la paix civile, aujourd’hui tragiquement menacée en Nouvelle-Calédonie et qu’il faut préserver en France contre les forces de division et de haine qui ne désarmeront pas. Avec François Mitterrand, nous savons que ces conditions générales sont posées et qu’elles peuvent être remplies. Dans sa tâche d’homme d’Etat, nous continuerons d’être auprès de lui.

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Editorial du numéro 493 de « Royaliste » – 12 mai 1988