Le chef de l’Etat est-il inquiet, ou optimiste ? Trop prudent, ou trop aventureux ? Telles ne sont bonnes questions.

Dans l’entretien qu’il accordé à « Paris-Match » (supplément au n°2114) le président de la République observe que « au cœur de ce tumulte (européen) rares sont les points fixes ». Et de souligner le risque, pour les pays de la Communauté européenne, d’être « entraînés dans le maelstrom ». Tumulte ? Maelstrom ? Si le chef de l’Etat se réjouit de la « force révolutionnaire de la liberté » qui anime les peuples d’Europe de l’Est et qui défait un ordre établi, « celui d’une Europe dépossédée d’elle-même », il ne peut manquer de souligner qu’un équilibre se trouve détruit, qu’il faudra remplacer par un autre. « Avant d’y parvenir, l’Europe traversera des turbulences, des crises. On aura grand besoin d’imagination et de sang-froid. Bref, les difficultés commencent ».

Ces difficultés résultent aux yeux du Président d’une « contradiction qui veut que les alliances restent ce qu’elles étaient, les puissances dominantes aussi, même si les commandes répondent de moins en moins, tandis que, arbitrairement coupée en deux, sa frontière intérieure passant en son milieu, séparant des systèmes philosophiques, politiques, économiques et sociaux contraires, sinon contradictoires, l’Europe tout entière s’est mise en mouvement ». Et de prévenir : « maintenant, les centres de pouvoir vont se multiplier. Chacun voudra obéir à sa loi. Nous allons traverser une période de grande tension ».

Faut-il en conclure que François Mitterrand est en train de nous préparer au pire ? Non pas. Prendre la mesure des risques n’est pas s’y résigner, et c’est au cœur de la tourmente qu’il importe de prendre des repères. Quels sont-ils ? Quant à l’équilibre européen, le premier point est que « l’Union soviétique, il serait fou de l’oublier, est toujours là », ce qui signifie que sa présence, son poids, sa volonté continuent d’être des éléments déterminants en Europe. Le Président prend en effet soin de noter que le Premier ministre polonais « n’a pas perdu de temps pour affirmer que son pays restait un fidèle allié de l’Union soviétique, au sein du pacte de Varsovie » et que, en ce qui concerne une hypothétique réunification allemande, « la volonté du peuple allemand ne peut se passer de l’accord des Etats, des Etats allemands comme des Etats garants du statut allemand », parmi lesquels se trouvent notamment la France et la Russie …

Le second point est que Gorbatchev a une politique, qu’il est pressé de voir aboutir. Laquelle ? « Il veut éliminer les risques de guerre, chaude ou froide, et se consacrer à ce qui est pour lui l’essentiel : la restauration économique de son pays et sa modernisation, ce qui suppose son ouverture au monde extérieur ». Cette politique est contrariée par le réveil des nationalités dans l’empire et par la lourdeur de la bureaucratie soviétique. Le Président n’ignore pas l’échec possible de Gorbatchev, mais est décidé à « accroître ses chances de réussite ».

Pas de complaisance ni de fascination dans ce vœu. Après avoir rappelé que Gorbatchev « se situe lui-même dans la tradition de Lénine » et qu’il défend les intérêts de son pays, le Président souligne que la France doit accorder son soutien « sans fermer les yeux ni baisser la garde ».

Dernier point d’équilibre, non le moindre : la C.E.E. qui doit très vite parachever son unité. Le thème est connu. Ce qui l’est moins, c’est que le Président fonde la construction communautaire sur les nations, et non contre elles : l’expérience communiste, précise-t-il, « prouve qu’on ne joue pas avec les réalités nationales, ni avec les identités culturelles. L’Europe unie devra se souvenir de cette leçon ». Il importait de citer longuement ces déclarations, dont chaque mot compte. Avant de juger une politique, il faut connaître l’analyse qui la fonde.

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Article publié dans le numéro 526 de « Royaliste » – 11 décembre 1989