Le récent rapport du GIEC (du moins sa partie déjà publiée sur « l’état des lieux ») nous montre de façon irréfutable que le réchauffement climatique est non seulement une réalité, mais qu’il est maintenant établi de façon pérenne et que ses effets sont bien visibles et irréfutables. Il nous prouve aussi que les experts du GIEC ont fait sérieusement leur travail, et que leurs modèles prévisionnels sont bons, puisque les résultats de leurs simulations correspondent parfaitement à l’évolution observée du climat. Les critiques faites par cette partie de l’opinion publique que l’on a appelé les « climato-sceptiques », si elles ont été constructives aux débuts des travaux du GIEC, puisqu’elles ont mis le doigt sur des imprécisions, des faiblesses ou des insuffisances, n’ont plus lieu d’être, au moins dans leur aspect de contestation globale des résultats.

Il est temps maintenant de comprendre le cheminement intellectuel de ces personnes qui, en dépit des évidences, continuent à clamer que les documents, les travaux, les modèles et les prévisions du GIEC ne représentent pas la réalité, qu’ils sont soit incomplets, soit incompris, soit faux, en tout cas qu’ils présentent une vision biaisée, voire inversée de la réalité.  De comprendre par exemple comment un grand chercheur comme Claude Allègre a pu s’éloigner à ce point de toute déontologie scientifique : « C’est une imposture de prétendre qu’on peut prévoir le climat du globe dans un siècle, et que cette augmentation serait apocalyptique pour le monde [et] d’affirmer, au nom de la science, qu’il y aurait un lien dominant entre les dégagements d’origine anthropique de CO2 et le climat. Tous les graphiques utilisés pour défendre cette idée se sont révélés, à l’examen, faux et truqués » (C. A.) [1]. La suite des évènements a prouvé l’inanité de ces critiques. Lesquelles aboutissent d’ailleurs très généralement à une mise en accusation complète, non plus des compétences scientifiques, mais de la moralité des membres du GIEC et de ceux qui acceptent leurs résultats : « Car telle est, hélas, la réalité : l’ambition des hommes, le patriotisme d’une discipline, l’appât de l’argent et de la notoriété, la démarche chaotique d’organismes internationaux, la naïveté ou le pseudo-mysticisme de quelques politiques de haut rang ont amené le monde aux frontières de l’absurde » (C. A.). Nous ne sommes plus ici dans la « réfutation » scientifique de résultats et d’hypothèses, mais dans la dénonciation judiciaire !

Comment en est-on arrivé là ? Comment des personnalités aussi respectables (avant leurs errements) que Claude Allègre ou Vincent Courtillot, pour ne citer que les plus connus, ont-ils pu sortir de leur rôle de chercheur pour descendre dans l’arène médiatique et se lancer dans de basses polémiques ? Ces scientifiques de haut niveau sont d’autant plus responsables que du fait de leurs positions élevées dans le domaine scientifique, voire politique pour M. Allègre, de nombreux lecteurs de bonne foi, faisant confiance à leur parcours, les ont suivis, ce qui a abouti à retarder dramatiquement la mise en œuvre des décisions indispensables pour éviter le réchauffement climatique. Entendons-nous bien : il est tout à fait acceptable, et même nécessaire, qu’un chercheur se pose des questions sur la validité des données et des hypothèses, encore plus sur les modèles construits ; il est inacceptable qu’après que leurs critiques ou commentaires ont été pris en compte et que le réchauffement climatique a été constamment confirmé, ils n’en acceptent pas le verdict. Comment tout ceci s’est-il passé ? Sans prétendre expliquer tout le climato-scepticisme, nous pouvons en explorer quelques points.

Notons, bien sûr, que cet essai de compréhension n’a plus guère d’importance en ce qui concerne le réchauffement climatique. Il vient trop tard : d’une part tout le monde est devenu conscient depuis une dizaine d’années que le changement est présent et a des impacts dans nos vies de tous les jours ; d’autre part le climato-scepticisme ne s’exprime plus guère (au moins au niveau scientifique) et ne joue plus aucun rôle dans les analyses et les évaluations des travaux du GIEC. Mais il reste important car une autre bataille est en train de démarrer, qui ressemble étrangement à celle-là : il s’agit de ce qu’on pourrait appeler, en symétrie au climato-scepticisme, le « pandémio-scepticisme ». Depuis l’arrivée de la pandémie due à la Covid-19, certaines des résistances, des critiques, des oppositions qui voient le jour ressemblent comme deux gouttes d’eau à celles qui se sont développées à propos du climat. Allons-nous revivre les mêmes polémiques, les mêmes batailles absurdes, allons-nous perdre encore une fois un temps précieux ? Doit-on encore une fois mêler critiques scientifiques argumentées et positions polémiques infondées ? Comment les distinguer les unes des autres ? Autant de questions auxquelles une analyse de ces positions, dans le cas du climat comme dans celui de la pandémie, pourrait peut-être répondre.

En commençant par une confession : j’ai été (comme tout le monde) climato-sceptique, moi aussi. Cette position s’est fondée sur une expérience faite par des chercheurs halieutes dans les années 60, et a été mise à mal par la présentation de résultats d’autres collègues, océanographes physiciens, au milieu des années 90. Il me semble utile de détailler ces deux cas et d’en tirer les leçons.

Pendant les années 1950, le Japon, sortant des épreuves de la guerre, se réindustrialisait à grande vitesse, sans trop se préoccuper d’environnement, ce qui était le cas un peu partout dans le monde. Dans le sud de l’archipel, et particulièrement dans la baie de Minamata, nombre d’industries installées ont commencé à rejeter leurs eaux usées dans la mer, comme c’était l’habitude au début du XXe siècle. Il en est issu une pollution au mercure qui, du fait de la configuration de la baie, n’était pas « lessivée » par les marées et les courants et s’est concentrée localement. Cette pollution s’est traduite par des taux excessifs de mercure dans la chair des poissons exploités par la pêcherie de la baie. Et ces teneurs en mercure ont eu des effets dramatiques sur la santé des consommateurs, et tout particulièrement des enfants. Citons Wikipedia : « Minamata fut le siège d’une catastrophe écologique due à une pollution au mercure de la chaîne alimentaire des pêcheurs, qui produisit une maladie neurologique qu’on désigne depuis sous le nom de maladie de Minamata. Depuis la fin des années 1950, plusieurs dizaines de milliers de personnes sont tombées malades et 2 000 sont mortes ».

Une inquiétude est alors née dans la pêcherie thonière, en particulier française : les thons, qui sont en bout de chaîne alimentaire, sont par nature concentrateurs des métaux lourds présents dans leurs proies. Des mesures de taux de mercure dans de la chair de thon montraient en effet qu’elle en contenait une quantité, certes très inférieure au minimum tolérable, mais réelle. Certains ont commencé à parler d’un effet de la pollution industrielle. Comme cette crainte de la contamination au mercure commençait à tourner à la panique irrationnelle, et que les ventes de thons en souffraient, les chercheurs qui travaillaient sur ces espèces ont réalisé une enquête à la fin des années 1960 : ils ont demandé à tous les musées et laboratoires zoologiques du monde de leur envoyer un échantillon de chair des thons qu’ils pouvaient avoir dans leurs collections, en précisant la date et le lieu de capture de l’animal. Sur cet échantillonnage largement réparti dans le temps et dans l’espace (je crois me souvenir que certains exemplaires remontaient au XVIIIe siècle), ils ont effectué des mesures de concentration de mercure.

Leur résultat a été sans appel : à toutes les époques et dans tous les lieux, les thons capturés présentaient des taux de mercure comparables. Il n’était donc plus question de pollution, mais de contamination naturelle par la dispersion via les courants marins des sels de mercure provenant de l’activité volcanique sous-marine. Rappelons que les thons sont des poissons du grand large qui sauf exceptions ne se rapprochent pas des côtes. De ces résultats (parmi d’autres observations similaires sur d’autres sujets) est sortie une idée qui a fini par s’imposer à l’époque : l’impact de l’humanité est dérisoire face aux grandes forces naturelles qui secouent notre planète. Telle était, dans les années 1970, la position dominante, et elle était évidemment très sceptique face aux premiers travaux laissant entendre le contraire. Inutile de dire que j’étais tout à fait convaincu.

Puis les résultats des laboratoires de recherche climatologique ont commencé à devenir troublants. Les mesures de CO2 dans l’atmosphère ont montré partout une forte augmentation. Rien de vraiment impressionnant, quelque chose de l’ordre de 1,5 ppm chaque année depuis les années 1950[2], mais hautement significatif. Cette augmentation apparaissait étroitement, corrélée avec une augmentation parallèle de la température moyenne sur la planète. Les travaux des chercheurs ont montré en outre que cet excès de CO2 provenait presque exclusivement de l’activité humaine.

Mais au même moment une autre observation a eu un effet particulièrement important sur l’opinion publique, et a relégué ces soucis climatiques loin du champ médiatique : l’observation de l’agrandissement du « trou dans la couche d’ozone », que les chercheurs travaillant sur la haute atmosphère avaient découvert au-dessus de l’Antarctique. Impact important sur l’opinion car les effets sur l’homme de cette baisse des concentrations d’ozone sont sévères et immédiats : ce gaz bloque en effet le rayonnement ultra-violet, cause de nombreux cancers de la peau. Sa disparition s’est immédiatement traduite, dans les pays de l’hémisphère sud (Chili, Argentine, Afrique du Sud, Australie, Nouvelle-Zélande) par une augmentation brutale de ces cancers dans la population. Les analyses réalisées ont imputé cette perte d’ozone aux chlorofluorocarbones, les fameux gaz CFC, ou « fréons », molécules artificielles produites par Dupont De Nemours (dichlorodifluorométhane, tetrafluoréthane, etc.). Inertes, ininflammables, sans effet sur la santé, extrêmement stables, hautement volatiles, une fois échappés des circuits de refroidissement (frigorifiques, climatisation, etc.) ces gaz se retrouvaient dispersés dans ces hautes strates atmosphériques où les chercheurs les ont identifiés, et où ils rompaient les molécules d’ozone. Mais ces hypothèses (qui ont été vérifiées par la suite) péchaient par la courte durée des observations, inférieures à la durée d’un cycle naturel d’expansion-contraction de ce trou. Là encore, l’idée que nous prenions, comme à Minamata, un cycle naturel pour un effet de l’activité humaine, prévalait dans les esprits. Mais le doute s’installait de façon durable.

Pour ma part, la fin de mon climato-scepticisme, c’est-à-dire la fin de l’idée que j’avais, que l’activité de l’homme ne pouvait pas avoir d’impact significatif sur l’environnement, est arrivée progressivement[3], vers la fin des années 1990. Je la dois à l’observation de mesures effectuées sur l’ensemble de l’océan mondial qui ont montré que celui-ci s’acidifiait de façon inquiétante[4]. Or la seule cause possible à cette acidification venait d’une absorption croissante de CO2 par l’eau des océans. Et cette anomalie dans les taux de CO2, cette augmentation soudaine, ne pouvait venir que de l’activité industrielle, la production naturelle variant autour d’une valeur moyenne constante sur le très long terme. Preuve était donnée que l’action de l’homme pouvait aboutir à des changements majeurs dans les conditions de l’écosystème mondial. Et démonstration qu’il fallait prendre très au sérieux l’augmentation du CO2 dans l’atmosphère, et ses effets potentiels sur le climat.

Fin de mon évolution personnelle. Il reste maintenant à tirer les leçons de cette évolution et d’analyser comment ce doute scientifique s’est transformé chez certains en climato-scepticisme.

(À suivre)

François GERLOTTO

[1] Les citations référencées « (C. A.) » dans le texte viennent du livre de Claude Allègre (avec Dominique de Montvallon) : « L’Imposture climatique ou la fausse écologie » (2010, Plon)

[2] Nous sommes passés d’une concentration de 315 ppm en 1960 à 380 en 2000. Cette augmentation se poursuit, à peu près à la même vitesse, et représente près de 410 ppm en 2020.

[3] En 2003 j’écrivais dans Royaliste (nº 822, septembre) : « si l’on ne peut certainement pas affirmer que la canicule soit la conséquence du réchauffement planétaire, on peut être sûr que ce dernier aura des effets très similaires. Le changement global, s’il aboutit à une élévation de quelques degrés ou fractions de degrés de la température moyenne, sera surtout caractérisé, tous les modèles le montrent, par des variations très violentes vis-à-vis de la « moyenne ». L’avenir verra de plus en plus fréquemment de grandes vagues de chaleur, de froid, des tempêtes, des inondations ou des sécheresses. L’été 2003 risque donc d’être le premier exemple de ce qui pourrait bien devenir courant dans le futur

[4] En novembre 2004 dans le numéro 848 de Royaliste, je faisais référence à cette acidification des océans : « Cette montée en acidité, qui touche tout l’océan, laisse penser que sa capacité d’absorption est arrivée à saturation : la poubelle est pleine. Et malheureusement, il n’existe aucun lieu où la vider… On est loin d’avoir analysé tous les effets de ce phénomène. Mais une chose est sûre : si la vie est bouleversée dans l’océan (et elle l’est !), c’est toute la planète qui est atteinte ».

NB. François Gerlotto est ancien directeur de recherche de l’IRD en retraite, spécialiste d’écologie halieutique tropicale, ayant travaillé dans de nombreux pays en développement (Afrique, Amérique du Sud, Caraïbe, Asie du SE) et en Europe.