Hongrois, devenu citoyen de notre pays, François Fejtö a vécu et médité les aventures intellectuelles et les tragédies de notre siècle. Depuis une trentaine d’années, les articles et les livres de François Fejtö constituent la matière première de toute réflexion sur les « démocraties populaires ». Ses mémoires permettent de découvrir, sous le spécialiste, un homme passionné et passionnant, au destin exemplaire. Grâce à sa double appartenance, grâce à sa culture et à ses engagements, son aventure personnelle recoupe en d’innombrables points celle de l’Europe bouleversée par les révolutions et les guerres.

Né dans une petite ville de Hongrie au temps de François-Joseph, issu d’une famille multinationale à l’image de tant d’autres qui peuplaient le vieil empire, Fejtö a assisté, enfant, à l’effondrement, pas inévitable, de la double monarchie et à la première révolution communiste – celle, éphémère, de la République des Conseils de Bela Kun. De religion israélite, il est victime des mesures antisémites en usage sous le régime Horty et doit renoncer à faire ses études à Budapest. Il se convertira plus tard au catholicisme, dont il s’éloigne en raison de l’indifférence du clergé à l’égard de la misère ouvrière. Encore étudiant, il participe à la vie intellectuelle hongroise et devient communiste sous l’influence du poète Attila Jozsef, qu’il compare à Paul Eluard. Arrêté, torturé, il connaîtra la prison. Déçu par le Parti communiste, il rejoint la social-démocratie et sera de tous les débats, politiques et culturels, qui agitent une Hongrie divisée entre une droite plus ou moins extrême, un fort courant populiste et le communisme.

A nouveau inculpé, Fejtö se réfugie en France peu avant le Six février 1934, pour reprendre les mêmes débats et poursuivre le même combat. Antifasciste en butte à l’hostilité des communistes, ses sympathies pour la S.F.I.O. ne l’empêchent pas d’apprécier Emmanuel Mounier, Maritain et Berdiaev… Puis c’est la guerre et la défaite. Réfugié dans le Sud-Ouest, Fejtö participe à la Résistance aux côtés d’un jeune officier royaliste, qui sera tué par les Allemands. La Libération est pour lui, « Français de Hongrie », une joie mais pas une victoire. Occupé en 1944 par les Allemands qui y exterminent la population juive, son pays est à nouveau occupé par l’Armée rouge. Revenu un temps à Budapest, puis a Paris, il vit la soviétisation de son pays, le procès et l’exécution de son ami Rajk. Dénoncé une nouvelle fois comme renégat par les communistes français, victime de leurs persécutions, Fejtö obtient non sans mal la nationalité française et devient l’observateur attitré des démocraties populaires tout en prenant une part active à la vie intellectuelle de son pays d’adoption, aux côtés de Morin et de Duvignaud lorsqu’ils fondent « Arguments », puis avec Raymond Aron et l’équipe de « Commentaire ».

François Fejtö a vu s’effondrer la vieille Europe centrale et n’a pu empêcher que sa patrie, depuis lors, vive sous des dictatures successives. Il a vu grandir le mouvement communiste et contribué, en France, à son échec intellectuel et politique. Militant de la liberté, il nous rappelle que l’Europe séparée de Budapest, de Prague et de Varsovie ne saurait être pleinement elle-même.

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François Fejtö, « Mémoires : de Budapest à Paris », Calmann-Lévy.

Article publié dans le numéro 462 de « Royaliste » – 7 janvier 1987