Nous avons la chance, nous autres Français, d’être citoyens d’une nation puissante et riche qui est seulement confrontée à la faillite de ses dirigeants et à une crise économique point trop difficile à surmonter. Nos difficultés, aussi sérieuses soient-elles, ne sauraient nous dispenser de l’aide que nous devons aux amis de la France, pays ruinés et peuples martyrisés. Dans l’espoir d’une renaissance commune, j’ai rappelé les principales conditions de celle-ci, que l’on redécouvre aujourd’hui, à Sofia et à Kaboul, et depuis peu à Paris, mais de manière encore trop partielle.

Tout le monde a compris, mais bien tard, que le salut public était une question politique, à laquelle il fallait répondre politiquement par le choix primordial d’un chef d’Etat ou de gouvernement capable d’unifier un peuple dans la liberté et d’arbitrer en vue de la justice.

Cette condition nécessaire n’est pas suffisante. Il n’est pas bon que celui qui incarne le pouvoir souverain soit laissé seul, au nom des fictions paresseuses du roi sauveur ou de l’homme providentiel. La lutte des forces politiques est le concours indispensable à toute œuvre de redressement ; elle suppose l’existence de citoyens organisés en divers partis et mouvements politiques.

Aussi banale soit-elle, cette certitude est très mal accueillie dans les milieux dirigeants. Elevés dans la crainte des grandes formations idéologiques, habitués à mépriser les programmes et les projets, les maîtres actuels du jeu politicien préfèrent l’investissement financier au rassemblement militant, la communication médiatique aux campagnes de réunions publiques, les machines électorales aux partis d’idées.

Ces préjugés ont conduit les formations classiques de droite et de gauche au même désastre. Au sein de l’oligarchie, les chefs de tendance en sont réduits à rivaliser dans le « travail d’image », tandis que les électeurs sont invités à choisir sur critères psycho-pathologiques. Et les programmes des équipes rivales se résument à la récupération de métaux idéologiques usés et bricolés (huisme, jospinisme, chiraquisme), afin de conforter la domination d’un appareil (RPR, PS) et de ses groupes de soutien, qu’il s’agisse du Medef, de la FNSEA ou de la CFDT. La vie civique s’en trouve considérablement appauvrie, ce qui facilite le processus de sortie de la démocratie auxquels nous sommes de plus en plus nettement exposés.

Ces perversités et ces dérives ne sauraient décourager les citoyens français. Abandonnées par les militants, les vieilles structures partisanes sont en train de s’effondrer. La vacuité totale des « discours » chiraquien et jospiniste sera bientôt confirmée. Le mouvement en faveur de Jean-Pierre Chevènement, qui se renforce de semaine en semaine, dépasse les frontières de la droite et de la gauche pour rassembler les membres de familles politiques. Celles-ci peuvent-elles donner naissance à des formations politiques nouvelles ? C’est pour moi une conviction ancienne, que les prochaines batailles politiques devraient renforcer. Si l’oligarchie politicienne est défaite, les partis politiques déjà moribonds (RPR, PS) et leurs satellites (PC, UDF, Verts)  n’y survivront pas. Après une très longue attente, il deviendra possible de recomposer la vie politique, en recréant des formations politiques à partir de nos grandes familles de pensée. A l’intérieur d’une tradition res-publicaine solidement rétablie, une nouvelle génération militante peut à strictement parler « tirer parti » des doctrines libérale, marxiste, sociale-chrétienne, et se nourrir de l’esprit du gaullisme comme de la mémoire du socialisme français. C’est à partir de ces pensées maintenues vivantes par quelques uns (je pense au gaullisme authentique de Frédéric Grendel et de Philippe de Saint-Robert) ou profondément rénovées qu’il sera possible d’articuler les programmes et les projets dont la France a besoin.

Je ne peux en dire plus, car il y aurait risque d’ingérence… Mais nous autres royalistes, qui accueillons dans ces colonnes et dans nos réunions toutes les tendances démocratiques, sommes persuadés que l’esprit politique français peut très vite retrouver son expression concrète, militante, pour le bien de notre pays et pour celui des nations amies, partout dans le monde.

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(1) les éditoriaux des numéros 779, 781, 782.

 

Editorial du numéro 783 de « Royaliste » – 10 décembre 2001