Mes chers amis,

Lorsque notre présidente m’a demandé de vous apporter mon témoignage, j’ai su qu’il me impossible de lire moi-même les mots que vous allez entendre.

Tout au long des quarante quatre années d’une vie militante très active, j’ai pris à d’innombrables reprises la parole, devant toutes sortes de publics. C’est la première fois que je dois m’exprimer à titre personnel. C’est la première fois que je dois dire ce que j’ai en moi de plus intime.

Me voici requis de sortir du silence que j’ai gardé tout au long d’une vie commencée le 15 juin 1943, à l’hôpital du Val de Grâce où ma mère, internée comme mon père à Fresnes, avait été transférée pour son accouchement.

Silence quand ma mère me parlait de mon père, pendant mon enfance.

Silence quand ses camarades de Résistance et de déportation évoquaient devant moi un souvenir.

Silence devant les historiens qui venaient m’interroger et que je renvoyais à d’autres historiens et aux archives.

Silence gardé avec mes amis les plus chers, qui ont toujours respecté la part la plus secrète de mon existence et ma décision de ne jamais mêler la mémoire et le nom de mon père à nos combats politiques.

Silence en larmes lorsque fut dévoilée une plaque commémorant l’arrestation de mon père par la Gestapo en gare de Brive et lorsque Jean Joly, un des très jeunes camarades de Résistance et de déportation de mon père, me parla de ce camp de Mauthausen où j’étais allé, seul, un jour de novembre 1993, pleurant là-bas comme je n’avais jamais pleuré.

Quand, pour la première fois de ma vie, il m’a fallu envisager à haute voix mon témoignage d’enfant de déporté avec Michelle Rousseau-Rambaud et Daniel Simon, c’est après de longs sanglots que j’ai réussi à prononcer quelques phrases.

Pourtant, il est exceptionnel que je pleure, depuis la fin de mon enfance, et personne n’a observé chez moi une sensibilité à fleur de peau. J’ai plutôt entendu le reproche contraire. Il me faut enfin préciser que je me méfie de la psychologie et de la psychanalyse, et que je n’ai aucun goût pour l’introspection. Voilà ce qu’il me fallait dire pour répondre à l’interrogation justifiée sur la personnalité de celui qui témoigne.

 

Il me faut maintenant prendre de la distance à l’égard de moi-même pour donner à mon témoignage une signification dont vous aurez à apprécier la portée.

 

Pour moi, la douleur provoquée par le souvenir de mon père a augmenté au fil du temps, au contraire de celle qu’on éprouve lors d’un deuil ordinaire. Quand ma mère est morte, j’ai éprouvé du chagrin, comme tout un chacun ; puis la vie a repris son cours après ce qu’on appelle le « travail de deuil ». Je pense chaque jour à ma mère, mais c’est une pensée apaisée,qui ne fait pas jaillir les larmes.

Je n’ai pas souffert de l’absence de mon père quand j’étais enfant. Ma mère me parlait de lui mais brièvement. Quelques touches rapides pour un portrait. Quelques-unes des réflexions de mon père rapportées tantôt avec le sourire, tantôt sévèrement pour me dissuader de suivre son engagement royaliste de l’avant-guerre. Un bref récit de leur rencontre et de leur action dans la Résistance, des circonstances de l’arrestation, de l’ambiance de la prison – mais rien sur le camp sauf pour dire que toute photographie et tout film sur la déportation lui étaient insupportables, de même que toute discussion sur le système concentrationnaire.

Je me souviens aussi d’une scène, d’une violence inouïe, que ma mère m’avait faite parce que j’avais acheté un petit tube de colle de la marque Pelikan, « made in Germany ». Je n’avais pas dix ans mais j’entends encore ma mère hurler qu’il ne fallait « rien acheter à ces salauds ».… A mon entrée en sixième, elle se rendit au lycée pour signifier que je ne ferai pas d’allemand, langue dont elle ne voulait pas entendre un mot dans sa maison.

Mon père, je le connaissais par les deux photographies d’identité que ma mère avait fait agrandir et placer dans un cadre de cuir. Sur l’une de ces photos, mon père avait derrière ses lunettes un regard légèrement ironique ; l’autre regard était celui d’un homme traqué. J’ai vécu sous ce double regard. Il n’y avait pas de culte du héros, pas d’enfermement dans le passé mais une fidélité à un homme dont j’étais simplement fier. Pour moi, il était naturel que mon père et ma mère aient combattu les Allemands, comme mon oncle Pierre Renouvin l’avait fait pendant la première guerre mondiale, comme mon cousin Michel l’avait fait en 1940 puis dans la Résistance.

Cette fierté était déjà vécue avec discrétion. Au lycée, je ne me vantais pas d’être un fils de héros, non par vertu, mais parce que je me suis très vite posé les questions angoissantes qui hantèrent nombre de jeunes gens de ma génération : serai-je digne de mon père ? Aurai-je le courage d’avancer sous le feu ennemi ? Serai-je capable de ne pas parler sous la torture ? Comment vivrai-je l’épreuve suprême du camp de concentration ? Adolescent, je lisais peu sur la Résistance et la déportation mais chaque ouvrage me ramenait à la figure exemplaire de mon père telle que l’évoque Edmond Michelet dans « Rue de la liberté », et chaque récit, lu ou entendu, faisait renaître la question essentielle du courage et de la peur.

Une première réponse à cette interrogation lancinante pouvait être recherchée dans l’engagement militant qui, à droite comme à gauche, était alors conçu sur un mode militaire. Peu importe ici les causes que nous défendions : d’une manière ou d’une autre, plus ou moins consciemment, les militants des années soixante se préparaient à la guerre, à la souffrance et à la mort dans un climat politique marqué par la guerre d’Algérie puis par la guerre du Vietnam, et par la menace d’anéantissement nucléaire. Alors que la grande presse dissertait sur le conflit de génération, je vivais au contraire, comme tant d’autres militants, dans une volonté de pleine fidélité à mon père – ou du moins dans ce que je croyais être la seule fidélité concevable, celle de l’imitation sacrificielle.

Je dis bien fidélité à mon père car ma mère estimait que la récompense de son sacrifice et de celui de son mari était dans ma réussite sociale et professionnelle, à l’abri de toute guerre et de tout engagement politique. Par toutes sortes de révoltes et de provocations, à commencer par le refus de bien travailler au lycée, j’ai répondu sans en avoir une claire conscience à la seule injonction qui me paraissait sérieuse – celle que m’inspirait l’exemple paternel. Il fallait y répondre par toutes sortes de petites épreuves, afin de démontrer que je pouvais surmonter ma peur de souffrir et de mourir.

Ce n’était pas toujours réussi ! Il fallait donc que je persévère…

Cette injonction paternelle était muette, radicale, constante et infinie, puisqu’elle provenait d’un homme « mort pour la France au camp de Mauthausen »comme je l’indiquais en tête de mes notices biographiques. Tout de même, cette injonction paternelle fut en quelque sorte reprise par ma mère, une seule fois, mais elle fut décisive : je devais avoir douze ou treize ans lorsque, bavardant devant moi avec des amis, elle déclara que son fils pouvait être « royaliste comme son père, gaulliste comme sa mère, mais certainement pas communiste ». C’était une remarque faite au fil de la conversation, dépourvue de toute solennité, mais j’ai suivi la voie politique qui m’était indiquée sans respecter tout à fait le dernier point : d’abord le royalisme, que j’ai relié assez vite avec le gaullisme, le tout s’accomplissant en compagnie de nombreux patriotes fidèles à la tradition communiste.

 

La quarantaine venue, lisant Vladimir Jankélévitch par une belle nuit d’été en Turquie, je fus convaincu par ce bon maître de morale qu’il était vain de se préparer à la mort car aucune préparation ne pouvait garantir que l’on surmonterait l’épreuve avec courage ou du moins avec dignité (1). Sans cesser de songer à l’épreuve, et à l’exemple paternel, je me mis à envisager mon existence plus sereinement. Cela sans rien regretter d’une première partie de vie que j’avais passée sans souffrir de l’absence de mon père – tout en vivant sous les contraintes d’un continuel « entraînement ». Je précise que cette conception sacrificielle ne m’avait pas empêché de connaître les émotions de l’amour, les joies de l’amitié et, surtout, le bonheur d’avoir deux enfants, de découvrir grâce à eux ce que peut être l’enfance et de leur faire aimer, autant que possible, cette enfance.

 

C’est au cours de la quarantaine que la souffrance a commencé de se manifester, tout à coup : un soirée solitaire, l’été, à Paris, un vieux film sur la guerre, un résistant attaché au poteau d’exécution qui dit avant d’être fusillé qu’il ne verra pas grandir ses enfants. J’avais vu de très nombreux films sur la Résistance sans ressentir d’émotions violentes. Ce soir-là, j’ai éclaté en sanglots. J’ai cru à une fatigue passagère. Par la suite, je me suis aperçu que j’étais entré dans la période du deuil.

Ce deuil n’est pas achevé et, depuis une quinzaine d’années, la douleur s’accroît alors qu’elle aurait dû être peu à peu étouffée par la masse d’activités incessantes et multiples.

Ce deuil tardif s’accomplit par des gestes peu nombreux mais d’une extrême intensité : une visite solitaire au camp, une cérémonie à la mémoire de mon père, ma présence aujourd’hui parmi vous alors que jusqu’à cette année je ne m’étais pas estimé digne de me joindre, même pour de brefs moments, aux rescapés de la Déportation et aux anciens de la Résistance.

Je ne cultive pas cette douleur, j’aurais plutôt tendance à l’étouffer sous une accumulation de tâches. Mais, depuis quelques années je me sens requis car se pose, à moi comme à nous tous, la difficile question de la transmission de la mémoire des camps et de l’idéal de la Résistance.

Pourquoi un deuil si tardif ? Le jour où j’ai enterré ma mère, j’ai compris toute la signification de la mort sans sépulture. Lorsque le cercueil descend dans la tombe, on sait que c’est fini – du moins sur cette terre. Il y a là un fait irrécusable : la mort ne fait pas le moindre doute, bien qu’il y a étonnement et scandale à voir que l’être aimé est un cadavre. Les réponses sont alors données par les religions et par les philosophies.

Celui qui est mort sans sépulture n’est pas vraiment mort : malgré les récits des témoins de la mort, il y a toujours place pour le doute, ou plutôt pour une folle espérance.

Je m’en suis rendu compte tardivement, voici une vingtaine d’années, lorsque ma mère m’appela pour me dire qu’elle venait de recevoir un coup de téléphone d’Air France : on lui avait demandé si un certain Jacques Renouvin, dont les bagages avaient été égarés, était de sa famille. Elle parlait d’une voix calme, mais trouvait la chose étrange. Je lui répondis non moins calmement que l’existence d’un homonyme n’était pas invraisemblable. Mais je me suis rendu compte que, tous deux, nous n’avions jamais tout à fait cru à la mort de mon père. Nous ne l’avions pas nous-mêmes constatée, nous n’avions pas nous-mêmes vu clouer la planche d’un cercueil ni assisté à la chute du corps dans la fosse commune.

L’histoire, la littérature, le cinéma abondent en récit de héros laissés pour morts sur le champ de bataille et qui reviennent vingt ans après au village pour serrer dans leurs bras la femme et l’enfant. J’ai attendu ce miracle et cela explique sans doute que, durant ma jeunesse,l’évocation de mon père ne me troublait guère : lorsque le ministère des Postes fit éditer en 1961 un timbre à l’effigie de Jacques Renouvin, c’est sans émotion particulière que j’ai assisté à la cérémonie et parlé avec les compagnons de mon père.

Le deuil a commencé lorsque la survie de mon père est devenue peu vraisemblable en raison de l’âge qu’il aurait pu avoir. Et la douleur s’est amplifiée lorsque cette survie est devenue invraisemblable – même pour quelqu’un qui n’a jamais pu retenir la date de naissance de son père ni l’âge qu’il avait au moment où il est entré dans le camp.

 

Dans la première partie de ma vie, j’ai essayé d’être digne d’un père que je croyais survivant et qui me demanderait des comptes à son retour. Croyance d’enfant, selon laquelle j’ai longtemps vécu.

Il me faut vivre désormais dans la fidélité à un mort pour la France, selon la mémoire et afin de la maintenir vivante.

Pour moi, la dette est infinie.

 

Bertrand Renouvin

« Comment peut-on s’exercer en vue d’une épreuve incommensurable à tout événement fini ? En fait l’habitude des petites séparations, par lesquelles l’être se débarrasse de son avoir, ne nous prépare en rien à la grande séparation, à la séparation des séparations, par lesquelles l’être, incompréhensiblement, se déleste de son être ; et il arrive que le vivant le mieux préparé se trouve être, au dernier moment, le plus démuni ! ».

Vladimir Jankélévitch, Le pur et l’impur, P. 87.

Témoignage lu par Daniel Simon devant le Congrès de l’Amicale de Mauthausen. Toulouse, le 21 mai 2004