La France n’est pas seulement, ou pas vraiment, une « société bourgeoise », une « société d’abondance » ou « de consommation ». Produisons-nous ou subissons-nous cette société si malaisée à définir ? Estelle aliénante ou libératrice, vidée de toute signification ou riche de toutes les promesses ?

Rien n’est plus difficile à saisir que la réalité sociale. De même que le promeneur et le bûcheron regardent la forêt de manière toute différente, le regard que nous portons sur la société varie selon nos préjugés, nos convictions et nos valeurs -conscientes ou non. D’où des tableaux approximatifs, des perspectives faussées par nombre d’a priori. En politique, nous avons appris à vivre selon les catégories de droite ou de gauche, pourtant très peu pertinentes. Quant à la société, nous l’analysons spontanément en termes de classes, et par rapport à leur lutte pluriséculaire. Or toutes les définitions avancées par l’idéologie ou la mentalité dominantes paraissent abstraites et jettent un doute sur les analyses sous-jacentes.

Des anthropologues et des sociologues d’aujourd’hui (Louis Dumont, Georges Balandier, Jean Baudrillard, Gilles Lipovetsky (1) proposent des analyses qui sont en train de transformer notre regard. Parmi celles-ci, il faut désormais ranger les travaux de Paul Yonnet (2), qui a eu le courage de s’intéresser à des « objets sociologiques » jusqu’ici négligés ou méprisés. En sa compagnie, nous découvrons une société familière, intimement vécue, et pourtant étrangère aux conceptions courantes.

LA FRANCE DU TIERCÉ

Sur les classes, sur les pouvoirs, sur les groupes économiques et politiques, des milliers d’ouvrages ont paru, qui ont alimenté d’innombrables controverses. Très bavarde sur ces sujets traditionnels, la littérature sociologique est demeurée étonnamment muette sur les comportements sociaux apparus au cours des quarante dernières années. C’est comme si le tiercé, le jogging, le rock, la mode, n’étaient pas dignes d’attention, comme si ces phénomènes d’une surprenante nouveauté, n’étaient que des exemples parmi d’autres de structures et de stratégies classiques, toujours déterminantes en dernière analyse : structures capitalistes, stratégie de la bourgeoisie grande et petite, mécanisme d’exploitation et d’aliénation toujours à l’œuvre.

N’en déplaise aux sociologues traditionnels, les jeux, les modes et les musiques de masse se sont imposés d’eux-mêmes, malgré l’hostilité des milieux concernés ou en dépit de leurs intentions avouées. Prenons par exemple le tiercé : réputé « vulgaire », il est dénoncé par les chroniqueurs hippiques, par les hommes politiques et par l’Eglise lorsqu’il est institué en 1954 : c’est une loterie, un opium du peuple, une ruine pour les pauvres. Ces avis distingués et ces mises en garde n’empêchent pas le tiercé de remporter rapidement un immense succès. Est-ce le signe de l’aliénation ouvrière, ou du matérialisme croissant ? Pas du tout. La France du tiercé est celle du développement, et l’appât du gain n’est pas le motif premier. Pas si bête, le tiercéiste ! Loin de se livrer au hasard, il mène en toute liberté, un véritable jeu de stratégie qui suppose connaissance et choix réfléchi. Mieux encore : à rencontre du football, qui alimente les passions nationalistes et développe la violence, le tiercé est une activité paisible, qui ne jette jamais l’individu dans un groupe en fusion : la « France du tiercé » est une collectivité souple, jamais agressive, une anti-foule dans laquelle chacun préserve son individualité et ressemble, par son comportement, à l’électeur des pays démocratiques.

ROCK AROUND THE CLOCK

Le tiercé, tel que l’analyse Paul Yonnet, nous fait saisir d’emblée une des données déconcertantes de notre temps. La société moderne a distendu ou détruit nombre de liens sociaux (pensons à l’exode rural) mais des recompositions et de nouvelles conduites collectives sont apparues. L’étude du phénomène rock permet de préciser ce mouvement, et de montrer sa dimension transnationale. Né en 1954, comme le tiercé, le rock n’roll devient une culture de masse dès l’année suivante. A l’origine, le rock est spécifiquement américain, mêlant les musiques blanches et noires et conduisant à l’échange culturel entre les deux communautés («modèle américain» blanc, sexualité noire) puis à une attitude égalitaire et unitaire. Le rock n’roll, c’est le temps libre, l’affranchissement des contraintes, le ludisme. Si le phénomène gagne rapidement l’ensemble du monde développé, c’est qu’il constitue la référence commune du groupe adolescent nouvellement apparu. Point de complot du grand capital ni de manipulation des médias pour expliquer son triomphe. Dans les années cinquante, écrit Paul Yonnet, « les adolescents se constituent en groupe séparé par la dépolitisation active ; ils échappent au destin de la politique comme expression collective, base traditionnelle d’un certain credo « démocratique ». Le rock sera leur véritable conscience de classe, comme l’illustre a contrario l’état de dépendance physique et morale de la jeunesse dans les pays où cette musique demeure interdite et son écoute pénalisée ». De là procède une véritable révolution culturelle, qui bouleverse les modes et les mœurs, d’abord dans le monde adolescent, puis dans la société adulte, malgré sa résistance.

NOS AMIES LES BETES

Il serait passionnant de suivre l’analyse de Paul Yonnet dans le détail, en évoquant la pop music le punk et le disco. Afin de donner une idée de l’ensemble de son analyse, examinons maintenant le cas des animaux domestiques. Décrivant la relation perverse qui unit chats et chiens à leurs maîtres dans le monde moderne, Paul Yonnet prend un risque grave. Se souvient-il qu’un article contre les chiens dans « Le Nouvel Observateur » avait provoqué une violente polémique dans les colonnes de ce journal ? C’est donc avec un beau courage que Paul Yonnet rappelle le temps où « le chien n’était qu’un chien pour l’homme » – un animal domestiqué en raison de son utilité (garde des troupeaux, etc.). Puis le chien, devenu l’ami de l’homme, fut appelé à partager sa maison, sa voiture et son lit. Il en est résulté un double asservissement – de la bête, qui dégénère, et de l’homme qui s’est créé de nombreuses obligations (alimentation, soins, promenade). La encore, il s’agit d’un phénomène propre aux sociétés modernes. Plus que de la solitude (le chien isole des autres plus qu’il n’en rapproche) la relation homme-animal est symptomatique de la crise de l’éducation. Alors que l’enfant échappe désormais très vite à ses parents et subit très tôt des influences extérieures (école, télévision, musique) chiens et chats sont obéissants, contrôlables, jamais surprenants, attachés jusqu’à la mort à celui qui peut, en toute quiétude, exercer sur eux sa maîtrise. Amour possessif, très sélectif (on oublie le sort des bêtes d’abattoirs) qui aboutit à dénaturer l’animal en réduisant l’humanité de l’homme. On fait campagne pour les bébés phoques comme pour les victimes d’un régime politique, quand on ne propose pas de faire les expériences médicales sur des détenus ou des immigrés plutôt que sur des bêtes. Ainsi l’homme « devient un chien pour l’homme »…

Que la rue la plus anodine soit riche de sens, on le vérifie encore en regardant passer les adeptes du jogging (sport de masse très individualisé en rupture avec l’organisation sportive et l’esprit de compétition) ou en observant les diverses manifestations de la mode. Toujours très significatif de l’organisation sociale et de ses tensions – on se vêt selon son statut et sa province dans l’ancienne France, selon ses opinions politiques pendant la Révolution et après – le vêtement exprime très clairement le double mouvement de la modernité. A la Belle Epoque, le couturier Paul Poiret révolutionne la mode en supprimant jupons et corsets – premiers signes de la libération de la femme, dans son mouvement corporel et à l’égard des codes sociaux. Puis viennent, à partir de 1960, les modes de masse, qui sont celles de la libre expression individuelle. C’est la fin du règne des grands couturiers, dont le prêt-à-porter cesse de s’inspirer. On assiste à la multiplication des stylistes et des boutiques, qui expriment la rue et l’esprit du temps : femme immaculée de Courège, mode gipsy, unisexe, sportswear, sans oublier le triomphe du jean. La confusion actuelle marque-t-elle une insignifiance définitive de la mode, une destruction du lien social ? Paul Yonnet montre au contraire que «la révolution copernicienne du look réside dans cette affirmation : ne plus subir le code, mais le manier, l’adapter, le composer. Et à son profit. La mode ancienne communiquait l’appartenance à une classe, à un sexe, la mode contemporaine informe avant tout de l’âge. Mais, de plus en plus, le mode de se vêtir révèle l’existence d’un moi irréductible ».

DES CHOIX SOUVERAINS

La rapidité et le caractère décisif de nos révolutions culturelles ne doivent pas faire oublier l’ampleur des résistances aux bouleversements qu’elles ont provoqués. Les sociologues et la plupart des intellectuels ont refusé, nous l’avons vu, d’observer les manifestations du processus moderne, en les décrivant comme indignes d’intérêt, vulgaires et superficielles. De même, en France singulièrement, les entrepreneurs, les décideurs et autres experts ont résisté de toutes leurs forces à la logique de la production et de la consommation de masse, au nom d’un élitisme caché sous les apparences de la rationalité. Tel est notamment le cas dans l’industrie automobile. Alors qu’elle est la première du monde à l’orée du siècle, patrons et ouvriers communient dans le culte du produit de luxe et refusent d’entrer dans la production de masse inaugurée par Ford. L’infrastructure économique et technique n’est donc pas déterminante, mais bien les préjugés culturels des groupes de décision. Leur résistance, dont Paul Yonnet donne maints exemples, invalide en outre la thèse d’une manipulation des consommateurs par la publicité, d’une création artificielle de « besoins » inspirée par l’esprit de profit. Les goûts en matière automobile, de sport, de musique, de vêtement, procèdent d’un choix délibéré, expriment une aspiration collective à la liberté, et sont finalement imposés par une masse d’individus souverains.

Apparaît ainsi une société démocratique de masse qui n’est ni matérialiste, puisqu’elle tend à l’affirmation individuelle, ni uniformisée. Selon une dialectique déjà repérée dans l’idéologie et dans la vie politique, la société massifiée ne cesse de créer, sous un égalitarisme de principe, d’innombrables différences. Chaque marque d’automobile propose de nombreux modèles et une foule d’options, les tendances de la musique rock sont connues (Rockabilly, Hard, Funky…) et l’individualisme vestimentaire n’est plus à décrire.

Que la modernité ne détruise pas les individus, acteurs décisifs du changement social, est un constat qui rompt heureusement avec les classiques déterminismes sans inciter à un optimisme aveugle. La « société démocratique de masse » n’est pas à l’abri de régressions violentes, de ségrégations impitoyables, de nostalgies dangereuses. Sa culture, si attrayante, est aussi celle du masque, du simulacre, du faux (3) et semble annoncer « l’ère du vide » décrite par Lipovetsky. Comme toutes les aventures, la modernité est fascinante à penser et à vivre. Nous commençons à discerner le chemin parcouru, mais sans rien savoir de l’avenir, ni même s’il y en a un.

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(1) Cf. Louis Dumont, « Essais sur l’individualisme » (Seuil, 1983), Gilles Lipovetsky « L’ère du vide » (Gallimard, 1983), Jean Baudrillart, « De la Séduction » (Galilée, 1979), Georges Balandier, « Le détour », (Fayard, 1985).

(2) Paul Yonnet, Jeux, modes et masses, Gallimard, 1986.

(3) Cf. « L’ère du faux », revue « Autrement » numéro 76, janvier 1986.

Article publié dans le numéro 443 de « Royaliste » – 12 février 1986