Tentons encore une fois de tracer une esquisse, faute de pouvoir brosser l’ensemble du tableau. L’examen de la société française et l’interprétation des mouvements qui l’agitent exigent en effet une grande prudence. Les théories explicatives font défaut ou vivent au rythme de la mode et la complexité des phénomènes décourage les prévisions…

Et puis il y a cette impression de tourner en rond, puisque la question qui se pose en octobre 1990 est identique à celle de l’automne précédent. Qu’y avait-il de commun entre la grève des usines Peugeot, la grève des gardiens de prison, celle des fonctionnaires des impôts, et la protestation des gendarmes ? Qu’y a-t-il aujourd’hui de commun entre les manifestations paysannes, les émeutes de Vaulx-en-Velin, les manifestations de lycéens et celle, inouïe, des magistrats en grève ? L’angoisse et la colère, assurément, de ceux qui, à des titres divers, sont menacés, délaissés, voire niés dans leur existence même. Mais de là à voir dans ces mouvements l’esquisse d’un « front » de luttes contre un adversaire clairement identifié…

Aussi, la solution la plus facile serait de considérer ces agitations comme de simples poussées de fièvres promises, comme tant d’autres, à un rapide oubli. Mais les révoltes reviennent trop souvent pour que l’on puisse croire sérieusement que les injustices et les misères s’effacent ou se déplacent aussi rapidement que les images sur nos écrans. Point de dilution, mais au contraire accumulation de rancœurs, de désespoirs et de colères. Jusqu’où ? Nul ne le sait. Comment y répondre ? C’est là qu’on attend le gouvernement.

MODELES

Jusqu’à présent, le pouvoir politique a fait preuve d’une indéniable bonne volonté, ouvert des « chantiers » de réforme, augmenté des budgets, misant sur la gestion rigoureuse pour améliorer la situation. Mais il y a, hélas, le décalage entre l’effort et sa traduction, la superposition des structures, l’auto-paralysie administrative, l’irresponsabilité. Impression affligeante d’un Etat toujours en retard sur un « problème », courant colmater une brèche sans voir celle qui s’ouvre un peu plus loin, multipliant les bonnes paroles et les commissions de réflexion ou d’enquête, présentant ses excuses, navré de ne plus avoir un sou pour satisfaire la revendication du moment. Cette politique modeste, concevable par temps calme, n’est pas capable de remédier au malaise social, aux révoltes latentes, à la crise d’une société réputée égalitaire et qui tolère les logiques de ségrégation et d’exclusion.

Ce ne sont pas les moyens qui manquent, ni la volonté, mais une idée simple et directrice, un projet capable de mobiliser et de fédérer et auquel on puisse, si besoin est, s’opposer nettement. Pour s’en tenir aux cent dernières années, souvenons-nous que tous les régimes ont trouvé leur dynamisme, à tort ou à raison, dans une visée ou un mythe. Pour la 3è République, c’était l’idée du progrès par la science et l’éducation, pour la 4è République naissante celle de la reconstruction et de la modernisation, pour le gaullisme la possibilité, offerte par la croissance économique, de l’ascension sociale et du bienêtre. Ces modèles successifs n’ont pas survécu à la mise en question du progrès, à l’érosion de l’humanisme républicain, et aux multiples ravages provoqués par la crise économique. Et l’espérance révolutionnaire s’est elle aussi effondrée, ce qui n’est pas sans conséquences sur la dynamique sociale et quant au regard que nous portons sur la société.

DYNAMIQUE

Sur ces décombres, nous avons vu s’affirmer au cours des années quatre-vingt la figure de l’individu-roi, la « morale » de la concurrence et de l’enrichissement, l’idéologie de la communication, le mythe du grand marché européen. Las. Ce modèle est lui aussi entré en crise quand on s’est aperçu que l’individualisme, d’ailleurs abrité par l’Etat, ne faisait que déplacer la violence, que la morale de la compétition, professée par les puissants et les riches, implique que les faibles soient écrasés, et que la communication ne sauve pas de la solitude.

Alors ? Alors il faut que les responsables politiques (gouvernement, parti dominant) sortent de l’impressionnisme, osent présenter une analyse, certes provisoire et révisable, de notre société. Il faut qu’ils présentent un projet simple, immédiatement compréhensible, et qu’ils inscrivent leurs actes dans cette perspective. On s’impatienterait moins des inévitables retards et défauts dans la gestion quotidienne si des repères existaient sur un chemin clairement tracé. Et les contestations gagneraient en force et en cohérence si elles trouvaient, au lieu d’une argumentation technique, souvent dilatoire, une conviction et des intentions politiques. Pas de dynamique sociale sans une dialectique fondée.

Illusion d’un grand dessein que la complexité des choses vouerait à l’échec ? Au contraire. Les politiques ont à leur disposition une somme considérable d’analyses, d’expériences et de propositions qui peuvent nourrir une nouvelle ambition collective. Il y a l’Europe tout entière à reconstituer et la communauté francophone à vivifier. Il y a tout ce qui concerne notre manière d’habiter les villes et les campagnes, qui implique une nouvelle citoyenneté. Il y a, contre l’injustice néo-libérale et la violence de l’argent, la nécessité de redéfinir la politique économique et le sens même du développement. Les idées sont là, en attente d’une mise en perspective et d’un commencement de réalisation.

Par où commencer ? Sans aucun doute par une action exemplaire de l’Etat, qui tendrait à sa propre réforme : restauration de l’autorité gouvernementale sur l’administration, de l’indépendance de certains ministères par rapport aux groupes de pression, lutte contre la paralysie bureaucratique, concentration des pouvoirs de décision et des moyens financiers pour les tâches prioritaires – la ville, l’intégration, la politique industrielle …. De là tout peut succéder, dès lors que l’Etat restauré dans son autorité – c’est à dire capable de donner sens et cohérence à l’action – se montrerait capable d’accueillir les diverses protestations sociales au lieu de les étouffer ou de les réprimer. Face aux révoltes latentes ou exprimées nous avons besoin, ô socialistes de 1981, d’une révolution tranquille.

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Editorial du numéro 545 de « Royaliste » – 5 novembre 1990