La spectaculaire affaire Tanase, l’arrestation de militants irlandais et celle du fondateur du mouvement « Pouvoir ouvrier » qui bénéficiait pourtant d’un permis de séjour, relancent le débat sur la stratégie de la lutte anti-terroriste. Certes, après l’atroce attentat de la rue des Rosiers, le Président de la République a clairement défini les moyens à mettre en œuvre et les principes que l’Etat entendait respecter. Mais depuis, analyses, enquêtes et reportages s’accumulent. Cette exploitation d’une angoisse légitime risque de conduire à une mauvaise appréciation des véritables dangers, voire à des comportements et à des revendications dangereux pour les libertés.

Il ne s’agit pas, pour autant, de nier la gravité de la situation. La France se trouve prise, depuis quelques mois, dans un faisceau d’actions criminelles d’origines très diverses et entre lesquelles il n’est pas possible d’établir raisonnablement un lien. Le terrorisme corse n’a rien à voir avec Action Directe. Les attentats arméniens sont très différents de ceux qui visaient les dissidents roumains. Le massacre de la rue des Rosiers, dans son horreur, échappe à la « logique » qui inspire les autres actions terroristes. Aussi convient-il de distinguer soigneusement entre le terrorisme national, limité à une région ou pratiqué par un groupuscule de « desperados », les actions criminelles « classiques » perpétrées par les services secrets et les groupes arméniens, et la folie de ceux qui ont frappé la communauté juive de Paris. La conjonction dans le temps de ces divers attentats n’implique aucun plan d’ensemble auquel tous les terroristes obéiraient. Et aucun élément sérieux ne permet de discerner, dans notre pays, la naissance d’une situation « à l’italienne ».

UN COMPLOT ?

Certes, depuis plusieurs années, des journalistes se sont efforcés de démontrer que les actions terroristes de toute nature s’inscrivaient dans un vaste complot, tramé à Cuba ou à Moscou, visant la déstabilisation des pays de l’Europe de l’Ouest (1). Cette thèse n’a pas reçu le moindre commencement de preuve : s’il est vraisemblable que des groupes terroristes internationaux cherchent à déstabiliser certains Etats, à les contraindre à une modification de leur politique, voire à créer une tension entre deux communautés, aucun élément ne permet de dire qu’il s’agit d’opérations commandées depuis un centre de subversion communiste. Des milliers de personnes ont été arrêtées en Europe ; les services spécialisés ont accumulé les fiches, les enquêtes et les synthèses ; enfin de nombreux « repentis » ont fait des confessions complètes sans qu’apparaisse le moindre indice d’un complot international. Tout au plus peut-on établir qu’il y a eu des actions communes aux organisations d’extrême-gauche européennes et aux terroristes palestiniens (2).

Par ailleurs, la comparaison entre Action directe et les Brigades rouges est très superficielle. Le terrorisme italien n’est pas seulement né du mouvement gauchiste que la France a connu : c’est à cause de la déliquescence de l’Etat italien, de la complicité de nombreux intellectuels et d’un malaise social très différent du nôtre que les Brigades rouges et Prima Linea ont pu prendre de l’ampleur, au point de représenter un véritable phénomène de société. En France au contraire, la solidité de l’appareil d’Etat, l’itinéraire suivi par les anciens gauchistes et l’attitude générale du mouvement ouvrier interdisent toute progression d’un terrorisme de type italien – surtout au moment où les « repentis » italiens et allemands démontrent la logique infernale qui conduit tout terroriste au délire, ou à la jouissance malsaine de la violence pure (3).

LE CHOIX DES MOYENS

Outre le cas particulier de la Corse, qui appelle des réponses essentiellement politiques, la France est aujourd’hui exposée à des règlements de compte internationaux, à des actions désespérées de jeunes révoltés, à des tentatives limitées, mais très sanglantes, de déstabilisation politique ou sociale – généralement imprévisibles parce qu’elles échappent aux analyses rationnelles. Dès lors que faire ?

— Toute restriction aux libertés publiques serait à la fois inadmissible et inefficace. D’une part la limitation des libertés serait inopérante dans la lutte contre le terrorisme importé, qui est le plus dangereux. D’autre part, la réduction du droit d’asile irait à rencontre de l’objectif recherché : comme le disait un « repenti », « si les gens ne peuvent sortir de la clandestinité, que peuvent-ils faire d’autre que se recycler dans le terrorisme international ? » Le Président de la République a heureusement indiqué que toute action s’inscrirait dans les principes traditionnels de notre droit. Il est à souhaiter qu’elle n’en déborde pas, par le biais d’ordinateurs trop perfectionnés ou d’expulsions inconsidérées.

— Les moyens policiers mis en œuvre depuis le mois d’août ont l’avantage de rassurer une population qui se sent à juste titre menacée. Naguère sourcilleuse à l’égard de tout renforcement du « pouvoir policier », la gauche a maintenant pour le commandant Prouteau les yeux de Chimène. Sans vouloir nuire le moins du monde à cet excellent gendarme, il faut cependant remarquer que ses compétences, pas plus que celles de MM. Monatte et Broussard, ne le disposent à lutter efficacement contre les attentats-surprise que nous avons à redouter. Plus que des experts en actions de commando, la menace terroriste actuelle exige des hommes compétents, patients, et disposant de moyens d’information privilégiés. Certains services de police sont habitués à ce travail, d’autres non. Il s’agit de bien choisir.

— Enfin, le Pouvoir et les responsables politiques demeurent les principaux éléments de la résistance aux tentatives de déstabilisation. Le Président de la République le sait, qui a donné l’exemple du calme et de la fermeté. Il est à souhaiter qu’il ne cesse d’être suivi et soutenu, au moins dans ce domaine.

***

(1) Par exemple Claire Sterling – Le réseau de la terreur, Ed. Lattès.

(2) (3) Hans Joachim Klein -La Mort mercenaire- Le Seuil.

(4) Entretien avec deux repentis de « Prima Linea » dans « le Nouvel Observateur » du 13 octobre 1980.

Editorial du numéro 365 de « Royaliste » – 16 septembre 1982