Tandis que la télévision diffuse des images de désordre, certains partisans d’un changement radical peuvent avoir l’impression accablante que les choses tournent en rond.

Il est vrai que les citoyens sont vivement incités à reprendre les vieilles disputes pendant que les dirigeants s’occupent des nouvelles « réformes ». Le ministre de l’Intérieur a ressorti « l’affaire du foulard » et de nouvelles salves ont été tirées par voie de presse. On a longuement revu Jean-Marie Le Pen à la télévision et nous sommes incités à nous mobiliser pour éviter un autre « 21 avril ». Brigitte Bardot a été invitée à dire des bêtises et des méchancetés dans une émission à la mode et les communiqués indignés du lendemain ont permis de mesurer le degré de correction politique des groupes et des personnalités.

D’ores et déjà, les paris sont ouverts sur la nature du scandale de l’été. Pornographie ? Pédophilie ? Nouvelle version du complot rouge-brun ? Je me permets de suggérer une grande enquête sur le complot royaliste, assortie de révélations sur nos réseaux d’influence : voilà qui ferait grimper nos courbes de vente !

Bien entendu, les questions que j’évoque sont sérieuses et elles ont été à d’innombrables reprises évoquées sérieusement dans notre journal et dans nos livres. Ce sont les manipulations éhontées qui prêtent à rire. C’est un rire salutaire car il peut éviter les violences que risquent d’engendrer des fantasmes imprudemment titillés. Car que veut-on à la fin ? Cultiver le symptôme lepéniste ? Comme si l’irresponsabilité et la corruption de l’oligarchie ne suffisaient pas… Lancer la chasse aux sorcières contre une actrice qui est depuis sa jeunesse prise au piège, redoutable et parfois mortel, de la célébrité ? On ne nous fera pas croire que les médias sont incapables d’étouffer en silence un livre bête et méchant – alors qu’ils en tuent d’excellents.

Inutile d’insister sur ces points puisque ces provocations ont jusqu’à présent échoué. C’est la politique économique, sociale, scolaire et universitaire qui mobilise, par centaines de milliers, les manifestants. Les grèves et les défilés ne sont pas des gesticulations rituelles avant reddition sous l’égide de la CFDT. Tous les mouvements de protestation ont le même sens, et le message adressé au gouvernement est formulé en termes identiques depuis vingt ans : dans leur grande majorité, les ouvriers, cadres, fonctionnaires, enseignants, étudiants et retraités refusent les recettes ultra-libérales que les oligarques présentent comme d’indispensables « réformes ».

Indispensables, vraiment ? Les déclarations volontaristes curieusement assorties de références à des contraintes factices (« on n’a pas le choix ») ne peuvent plus faire illusion.

Cent citations, puisées dans les communiqués martiaux et les conférences de presse rassurantes attestent que les dirigeants français et européens ne croient plus à ce qu’ils font. Ils ne croient plus à l’euro, au pacte de stabilité, aux stabilisateurs automatiques du marché global, aux effets dynamiques de la baisse des taux d’intérêts, à la solidarité atlantique qui se manifesterait par un rapport équilibré entre l’euro et le dollar.

Restent les expectatives et les expédients, les sursis qu’on s’accorde, les belles paroles du dimanche soir mûries spécialement pour l’émission de Christine Ockrent. Naufrageur de l’enseignement public, Luc Ferry assure les professeurs qu’il est « parfaitement conscient » de leur « profond désarroi ». Pendant quelques semaines, il sera encore possible de vaticiner sur la « constitution européenne » écrasée dans l’œuf giscardien par les rivalités de pouvoirs et les conflits de puissances. Et si le gouvernement parvient à briser la résistance syndicale et professionnelle à ses programme de destruction sociale, il ne gagnera qu’un répit de quelques mois : le sentiment de l’intolérable se généralise, les feux de la révolte se rallumeront jusqu’à ce que l’oligarchie tout entière soit défaite.

Cela peut prendre du temps, puisque l’opposition patriote, démocrate et révolutionnaire n’a pas trouvé le fédérateur capable d’incarner et d’accomplir son projet. Mais rien n’est désespérant dans l’histoire qui se fait.

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Editorial du numéro 817 de « Royaliste » – 26 mai 2003