Au moment de la signature du traité de Rome et durant les premières années de sa mise en vigueur, on a bercé les agriculteurs français de l’espoir de voir la France devenir le fournisseur principal de l’Europe verte. Vingt ans plus tard, il y a un grand pays agricole au sein de la C.E.E. : c’est l’Allemagne fédérale !

La France garde l’image de marque de la nation aux produits de qualité, du pays aux trois cents fromages, de la patrie du Champagne, du Bordeaux et du foie gras. Cela ne suffit pas cependant pour constituer une grande puissance agricole. Une telle puissance existe lorsque la production nationale peut trouver un débouché massif sur le marché intérieur et surtout lorsqu’elle s’écoule pour une bonne part à l’étranger. Or, que constatons nous actuellement ? La balance commerciale agricole qui d’après les prévisions du VIIème Plan devait rapporter, à l’horizon 1980, 20 milliards d’excédents est largement déficitaire. En trois ans le déficit cumulé de la balance des fruits et légumes frais a atteint six milliards de francs. La France n’a exporté en 1977 que 20 000 tonnes de raisins alors qu’elle en a importé 83 000 tonnes, entre autres de pays comme la Belgique ! Dès lors, les agriculteurs français qui rêvaient naguère de coloniser Je marché européen adoptent maintenant une attitude de méfiance et de repli face à toute extension de la C.E.E.

LE LOBBY CEREALIER…

Paradoxalement ce sont les avantages exorbitants consentis à certains agriculteurs français, les premiers temps de la mise en vigueur du Marché Commun agricole, qui expliquent en partie ce bilan d’ensemble aussi consternant. En 1962, en effet, les céréaliers et les betteraviers français qui constituaient — et constituent encore — un lobby puissant obtinrent avec le soutien allemand que le prix communautaire pour leurs produits soit fixé à un seuil sensiblement supérieur à celui du prix français et que l’évolution future de ce prix soit assurée de façon à leur garantir le maintien de cet avantage ; il en résulta immédiatement pour eux une plus-value que l’on peut chiffrer à 15 ou 20 %. Qui plus est, les céréaliers, handicapés dans leurs exportations par cette hausse des prix obtinrent la création d’une caisse de compensation à l’échelon européen : de la sorte, ils exportent sur le marché extérieur au prix mondial et se font rembourser la différence entre ce prix et le prix européen par la caisse de compensation. Actuellement encore les productions céréalières et sucrières constituent un îlot de prospérité dans la médiocrité agricole française.

…CONTRE LES ELEVEURS FRANÇAIS

Mais les privilèges accordés ainsi aux grands exploitants du Bassin Parisien n’ont pas tardé à produire un effet de boomerang. Les céréales ne servent pas seulement à faire des pains, des biscottes ou des pâtes : elles sont également susceptibles de former la base de l’alimentation du cheptel. C’est dire que le coût des productions animales en France, qu’il s’agisse du bétail de boucherie ou de l’élevage laitier a considérablement renchéri. Pendant ce temps nos voisins alimentaient leur bétail avec du soja et plus récemment du manioc acheté hors-marché commun. Le traité de Rome prévoit bien que les importateurs de produits agricoles en provenance de puissances tierces doivent être pénalisés par le paiement d’une taxe dont le produit est versé au Fonds Européen d’Orientation et de Garantie Agricole (F.E.O.G.A) : mais justement soja et manioc ont bénéficié d’une dérogation.

A ce jeu, les autres pays du Marché Commun arrivent facilement à obtenir un élevage plus compétitif que le nôtre. Le litre de lait au Danemark coûte 0,80 F contre 1 F en France et le prix de revient du kilo de porc hollandais nourri au manioc est de 13 centimes contre 60 centimes pour le kilo de porc français nourri aux céréales. Et les éleveurs français sont contraints de pratiquer des prix à la fois trop élevés pour affronter la concurrence de nos partenaires et trop comprimés pour éponger le coût des aliments de base. Actuellement, la France achète pour 4 milliards de francs de viande de porc à nos partenaires. D’autre part, la France en est à 2,2 millions de tonnes de soja importés pour 1977. Coût de la plaisanterie : environ 1 milliard de francs. Et c’est l’Allemagne qui rafle en ce moment les marchés du lait et de l’emmental en Italie. Ajoutons qu’arrivé à un certain stade se produisent des phénomènes cumulatifs. L’agriculteur français, parce qu’il a des marges bénéficiaires plus étroites que ses concurrents, bien que vendant plus cher, a moins de possibilités d’équipement : par exemple, avec un litre de lait, il ne pourrait acheter que 150 grammes de pesticides contre 300 grammes pour son collègue hollandais, et il lui faudrait trente tonnes de lait pour se payer un tracteur (contre 20 tonnes pour l’Allemand). Mais par la même occasion, ses possibilités de rationaliser son exploitation et de devenir compétitif sont encore réduites.

ENTRE LE FRANC DEVALUE…

A vrai dire, tous ces phénomènes sont aggravés par les disparités et les désordres monétaires au sein de l’Europe des Neufs. Le franc est une monnaie bien plus faible que le florin hollandais ou le deutschemark. Dès lors, la France est pénalisée lorsqu’elle importe les matières premières, les sources d’énergie et les machines employées par son agriculture. A cela, dira-t-on, le Marché Commun ne peut rien. Certes. Mais, il pourrait au moins éviter d’aggraver les distorsions existantes. La faiblesse de la monnaie française devrait en principe favoriser ses exportations agricoles. Eh bien, non ! Car, lorsque la France a procédé à la dévaluation de sa monnaie en 1969, la CEE a rispoté en instaurant les monnaies vertes et les montants compensatoires. Le Franc vert est un franc fictif non dévalué employé dans les transactions agricoles. Lorsque la France vend, par exemple à l’Allemagne, elle doit payer une pénalité ou montant compensatoire correspondant à la différence entre franc réel et franc vert. Et comme l’Allemagne a, elle, réévalué son deutschemark elle touche un montant compensatoire chaque fois qu’elle exporte. De telle sorte que les jongleries monétaires venant aggraver notre faible compétitive les dénivellations de prix agricoles entre les deux nations sont de l’ordre de 30 à 40 %. Au fait, comment se dit « cocu » en volapuck ?

… ET LA BUREAUCRATIE DE BRUXELLES

Par ailleurs, les mécanismes bureaucratiques de la C.E.E. rendent quasiment impossible toute correction efficace des aléas du marché. Dès qu’il y surproduction en matière agricole, les prix s’effondrent. Cet effondrement des prix est d’une ampleur bien plus grande que la variation de la production : pour une surproduction de 10 % l’effondrement des prix pourra atteindre 50 ou 60 %. La seule façon de pallier ces accès d’engorgement soudain de tel ou tel marché est de faire réguler les flux de distribution par les organismes professionnels sous le contrôle de l’Etat et pour les productions à incidence locale sous le contrôle de la région. Mais la machinerie bruxelloise est trop éloignée des problèmes, trop lourde et trop complexe pour intervenir utilement et à temps surtout lorsqu’il s’agit de produits aussi périssables que les fruits ou les légumes.

Compte-tenu de cette situation, l’élargissement prochain de la C.E.E. à l’Espagne, au Portugal et à la Grèce peut-il porter un nouveau coup qui serait définitivement fatal à notre agriculture comme le soutient le Parti Communiste ? C’est tout de même beaucoup dire. La plupart des producteurs de ces pays méditerranéens n’occupent pas de créneaux où nous sommes déjà installés : la France ne compte guère en matière d’agrumes ou d’huile d’olive et l’entrée de l’Espagne gênera davantage sur ce point l’Italie que nous. Quant au vin languedocien trop peu alcoolisé au goût des consommateurs, il faut de toute façon le couper avec un vin étranger. C’est l’Italie aujourd’hui, ce peut être l’Espagne aussi bien demain. Et de toute façon, le public délaisse de plus en plus le « gros rouge » pour des vins de pays ou des V.D.Q.S. terrains sur lesquels nous sommes de taille à soutenir la concurrence des autres pays méditerranéens. Reste évidemment le problème de nos pêches, abricots et tomates qui vont eux être sérieusement concurrencés par les produits du Levant espagnol, du Portugal et de Grèce, où les conditions climatiques sont incomparablement plus favorables, que chez nous. Ceci dit, il n’est pas impossible de limiter les effets de cette concurrence. Pourquoi ne pas imiter les Allemands, qui en aidant à créer les syndicats agricoles grecs sont parvenus à s’inféoder cette nation sur le plan agricole ? On pourrait très bien envisager que la France aide l’Espagne à créer des coopératives agricoles et en échange négocie une répartition des types de pêches entre les deux pays de façon à éviter la compétition sur le même terrain.

LE REDRESSEMENT POSSIBLE

En fait, le redressement de la situation de notre agriculture reste encore possible. Mais à deux conditions. D’abord, que nos gouvernants cessent d’avoir la religion du Marché Commun. De Gaulle n’hésitait pas à pratiquer des marchandages serrés avec nos partenaires quitte à pratiquer le chantage au départ de la France. Une telle politique est maintenant abandonnée : nos dirigeants acceptent des propositions dont ils connaissent pourtant la nocivité uniquement par peur d’être traités de mauvais européens. Autrement dit, l’idéologie l’emporte désormais sur le sens de l’intérêt national. Or, nous avons vu à quel point le Marché Commun avait pu nous être nuisible dans de nombreux cas. Seuls les céréaliers sont convaincus du contraire ce en quoi, même de leur point de vue, corporatiste, ils n’ont pas forcément raison : leur remarquable organisation leur aurait sans doute permis avec ou sans Europe verte de conquérir les marchés européens. Et cela nous amène à un deuxième impératif : la gestion de l’agriculture française doit cesser d’être un compromis boiteux entre lobbies plus ou moins inégaux. Il faut qu’elle soit sous tendue par une volonté politique d’ensemble cohérente. Ainsi, il est urgent de déloger les céréaliers et sucriers de leur commode et abusive rente de situation européenne pour sauver le reste de l’agriculture. Et à l’inverse, il conviendrait de stimuler les gros producteurs du Bassin Parisien en leur faisant gagner à coup de négociations diplomatiques des marchés dans les pays du Tiers-Monde. Beaucoup d’entre eux redoutent en effet d’être à la merci des exigences politiques américaines uniquement parce que le « food power » des Etats-Unis leur permet de les étrangler à volonté. Après tout, c’est ainsi que l’Amérique a fait tomber le gouvernement d’AIIende au Chili en 1973.

LE PETROLE DE LA FRANCE

De même, c’est une volonté politique qui peut nous permettre de remédier à deux de nos carences les plus flagrantes : la faiblesse de notre industrie agro-alimentaire et le poids excessif du foncier dans le coût de l’exploitation agricole. Dans le premier domaine, le pronostic que l’on peut être amené à faire est relativement sombre dans la mesure où au niveau international la place est déjà prise par des trusts comme Nestlé et Unilever. Il y a cependant la possibilité d’améliorer nos positions pour peu qu’un plan agro-alimentaire analogue mutatis mutandis au Plan Calcul soit élaboré… et surtout mené à bien ! En ce qui concerne le problème foncier le mal et le remède — sont en nous : les Français, ce peuple de paysans qui a fait la Révolution contre les seigneurs pour avoir la propriété éminente du sol ont une sensibilité d’écorchés vifs en la matière, sensibilité que l’on ne rencontre nulle part ailleurs en Europe. Il appartiendra à un Etat stable de peu à peu dépassionner le débat et du même coup de freiner les spéculateurs sur le sol. Vaste tache capétienne ! Enfin cette volonté politique doit jouer pour nous faire progresser dans les domaines où nous avons déjà des positions solides. Nos produits ont une image de marque très positive. Raison de plus pour inciter nos producteurs de camembert et de Brie à attaquer moins superficiellement le marché américain qu’ils ne l’ont fait et à empêcher nos producteurs de fruits de qualité d’abandonner le marché allemand pour le marché anglais alors qu’ils avaient la possibilité de tenir les deux. Oui, l’agriculture peut devenir (ou redevenir) « le pétrole de la France » pour reprendre l’expression d’un ancien ministre. Encore faut-il qu’elle sorte de sa routine, de ses égoïsmes poujadistes et cesse de croire au Père Noël bruxellois.

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Étude publiée par la Cellule Économie dans le numéro 283 de « Royaliste » – 21 décembre 1978