Masqué par une « Constitution » en trompe l’œil, le débat sur le nouveau traité européen mélange classiquement les justes critiques, les apologies et de jolis fantasmes. On commencera par l’un de ceux-ci, qui signale un manque impossible à combler.

C’est un fantasme sérieux. La preuve, c’est qu’on le trouve exprimé dans les colonnes du Figaro (17/10/03), journal sérieux, sous la plume de l’éminent et non moins sérieux journaliste qu’est Charles Lambroschini. Dans une superbe accroche, celui-ci pose une question à trois euros : « Y aura-t-il un jour un Etat franco-allemand comme il en fut naguère de l’Autriche-Hongrie ? ».

L’origine de cette fulgurante mise en perspective historique se trouverait dans le fait que Jacques Chirac assurait l’intérim de Gerhard Schröder au sommet de Bruxelles, le 17 octobre. Dès lors, nous assure Charles Lambroschini, « poser la question ne relève plus seulement de la politique-fiction ».

Sans porter ici un jugement sur les convergences entre la France et l’Allemagne, on s’interrogera le fantasme austro-hongrois tel qu’il s’énonce dans les figaresques colonnes.

Il convient en première analyse de saluer le courage de Charles Lambroschini qui dit tout haut ce que beaucoup à Bruxelles pensent tout bas : la forme idéale de la construction européenne, murmure-t-on, serait celle du Saint Empire Romain Germanique. Prospective logique, dans la mesure où l’on n’a pas trouvé, hors la souple formule confédérale, de moyen terme entre les Etats nations et une organisation impériale capable de fédérer, généralement par la violence, différents pays. Mais l’idée demeure cependant cocasse puisque nul n’ignore que le Saint Empire, qui reposait sur l’idée de l’unité chrétienne, avait perdu dès le haut Moyen Age sa force politique.

Sans doute conscient de cet échec historique, Charles Lambroschini opère un glissement structurel qui lui permet d’anticiper d’une manière quasi-hégélienne l’advenue d’un « Etat franco-allemand » précisément référé à une expérience assez réussie : celle de l’Autriche-Hongrie. Réussie quant à la longévité, mais moins quant à la paix civile et quant à la manière de traiter les êtres humains. L’Autriche-Hongrie n’empêche pas les guerres de religion, elle est terre de servage, la constitution d’une forte identité catholique est réalisée dans la répression du protestantisme et dans l’expulsion des juifs de Vienne en 1670 et le massacre des juifs de Budapest lorsque la ville est reprise aux Ottomans. Autrement dit, l’Autriche-Hongrie, ce n’est pas seulement Sissi impératrice.

Impératice ? Cela suppose un empereur, ce que Charles Lambroschini fait mine d’oublier. Il faut donc se demander si l’Etat franco-allemand deviendrait Kayserlich und Königlich (Impérial et royal) qui assura, jusqu’à la fin de la première guerre mondiale la perpétuation de l’Autriche-Hongrie. Il n’est pas inutile de rappeler que cet empire si romantique était fortement inégalitaire, la Hongrie, la Bohême, la Croatie n’étant pas traités de la même manière que l’Autriche.

Les comparaisons historiques ne produisent pas des arguments décisifs, mais, comme on dit dans les cours de récré, c’est pas nous qui avons commencé et c’est çui qui dit qui doit s’expliquer.

En conséquence, nous demandons au citoyen Lambroschini de nous répondre sur deux points :

  • dans l’hypothèse de la constitution d’un Etat franco-allemand, celui-ci prendrait-il une forme « impériale et royale » – impériale à Berlin, ce qui réveillerait de vilains souvenirs, et royale à Paris ce qui ferait dans une certaine mesure notre affaire car il n’a jamais été dans la vocation du royaume de France de s’intégrer dans un empire.
  • Dans l’hypothèse où l’empire franco-allemand serait proclamé (à Versailles ?) quel serait l’empereur souhaitable et possible ? Un Français ? Nos amis allemands feraient grise mine. Un Allemand ? Imaginez notre tronche. Sans consulter le Comité directeur de la NAR, j’opte pour le roi des Belges. Mais le grand duc du Luxembourg ferait un excellent candidat. Ce qui supposerait un élargissement de l’Etat franco-allemand…

Nous eussions aimé que notre éminent confrère précisât d’emblée ses points pour que ses lecteurs ne s’égarent point en romantiques rêveries. Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire.

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Article publié dans le numéro 824 de « Royaliste » – 27 octobre 2003