Les dirigeants européens ne veulent pas admettre que l’euro est d’ores et déjà en échec, quant à la rivalité de cette prétendue « monnaie européenne » face au dollar. Une monnaie n’est pas crédible quand elle n’est pas l’expression d’un pouvoir politique…

 

Après la Seconde Guerre mondiale, l’histoire monétaire a été marquée par l’hégémonie des Etats-Unis, acceptée par le « monde libre » mais vivement contestée par le général de Gaulle, qui dénonçait en 1965 le « privilège exorbitant » du dollar. La fin de l’étalon de change-or, le flottement des monnaies et divers aléas n’ont pas affecté cette primauté de la monnaie américaine.

Se souvient-on que la « monnaie unique » fut présentée comme une alternative à cet état de fait ? L’euro, qui devait être « aussi bon que le mark », devait être capable de rivaliser avec le dollar et de lui disputer sa prééminence. Par exemple, en achetant grâce à un « euro fort » ses barils de pétrole, l’Europe renforcerait sa puissance économique et son indépendance à l’égard des Etats-Unis. Tel fut l’argument majeur qui désarma, à la fin des années quatre-vingt dix, nombre d’adversaires de l’euro.

La déroute des optimistes a été rapide et cinglante. En moins de deux ans, les partisans de l’euro fort ont été forcés de constater que la prétendue « monnaie européenne » avait perdu 25% de sa valeur et que l’hégémonie du dollar n’avait pas été entamée. Dans une étude magistrale (1), Henri Bourguinat analyse ce double échec et donne la raison de cette déconvenue.

L’échec international de l’euro n’a pas été provoqué par la bévue de spéculateurs qui auraient ignoré les déclarations de Jean-Claude Trichet sur les fortes « marges d’appréciation » de l’euro. La partie a été jouée, et perdue, dans les circuits du système financier et commercial international :

Il y a eu échec de la diversification des portefeuilles : alors que les banquiers centraux européens pariaient sur une augmentation de la part détenue en euro sur les avoirs en dollars, c’est le contraire qui s’est produit : entre 1997 et 2000, la part du dollar est passée de 62,1% à 67,6% , alors que celle des monnaies de la zone euro tombait de 19,3% à 13%.

Il y a eu échec dans le domaine des opérations commerciales : alors qu’on annonçait que l’euro serait utilisé dans 19 à 24% des facturations dans le commerce mondial, il ne sert que pour 15% des transactions en 1999. Henri Bourguinat précise à ce sujet que l’Europe continue à régler en dollars ses importations de gaz naturel à l’Algérie, à la Russie, à la Norvège, et ses achats de phosphates au Maroc – et que la Russie et la Turquie ont récemment dollarisé leurs échanges avec l’Europe !

D’une manière plus générale, on assiste à une dollarisation croissante du système financier international : « l’euro et le billet vert de jouent pas dans la même division. Le dollar, d’ores et déjà, de facto – et hors même de toute dollarisation officielle – libelle plus de 50% des actifs financiers du monde : il compte (en 1999) pour 48% des titres de créance internationaux (contre 27% pour l’euro), intervient dans les deux tiers des opérations de change (…). Dans toute une série d’autres compartiments (réserves officielles de change, produits dérivés, dette des pays en développement), sa « dominance » reste incontestable. Le prouve amplement le fait que sur toute émission nouvelle de billets en dollars, 75% sont aujourd’hui utilisés à l’extérieur des Etats-Unis ».

D’où cette conclusion lapidaire : la faiblesse de l’euro est « congénitale », en raison de l’absence de pouvoir politique européen. Or l’Europe politique est dans une impasse qui engendre la déconstruction, voire la « cacophonie ».

Le jugement est décisif, même si Henri Bourguinat reste par trop optimiste lorsqu’il dénonce « les frayeurs sans doute exagérées du basculement fiduciaire », non sans redouter une fuite devant l’euro si cette monnaie est par trop dépréciée face au dollar, au franc suisse et à la livre sterling en janvier 2002. « Un euro par trop déprécié constituerait une incitation dangereuse à la sortie du système » observe l’éminent professeur avant d’examiner précisément la question de la dollarisation (nous y reviendrons) et le problème complexe de la monnaie universelle.

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(1) Henri Bourguinat, L’EURO face au défi du DOLLAR, Essai sur la monnaie universelle, Economica, 2001.

 

Article publié dans le numéro 784 de « Royaliste » – 24 décembre 2001