Les annonces publicitaires défilent, les grands médias publient des reportages édifiants, les quotidiens financiers publient une chronique régulière sur le « passage à l’euro » et pourtant rien n’y fait : l’opinion publique française reste indifférente, quand elle n’est pas hostile, et il en est de même dans les autres pays concernés.

Tenu pour invraisemblable il y a quelques mois, l’échec de la prétendue « monnaie européenne » paraît possible. Sylvie Fernoy et Bertrand Renouvin démontrent quant à eux que le krach de l’euro est certain et affirment que l’élimination de cette monnaie illusoire est nécessaire.

 

Maria Da Silva : Annoncer l’échec de l’euro dans un livre qui paraît moins de deux mois avant la mise en circulation de cette monnaie, c’est prendre le risque d’un démenti rapide et cinglant.

Bertrand Renouvin : Nous prenons un risque sur notre réputation personnelle, sur nos capacités conjointes d’analyse et de prévision. C’est très peu de choses par rapport à l’importance de l’enjeu. Il ne s’agit pas de prophétiser l’échec d’une théorie économie car, pour l’essentiel,  la monnaie ne relève pas du domaine de l’économie. Nous n’avons pas eu non plus l’intention de parier sur un amoncellement de difficultés techniques aboutissant à une situation de chaos. La monnaie est fondamentalement politique. Elle contient une violence qui serait décuplée si les milieux dirigeants européens parvenaient à imposer l’euro.

Maria Da Silva : La démonstration n’est pas facile à faire !

Sylvie Fernoy : Il suffit d’écouter attentivement le message médiatique. Que disent Jean-Pierre Pernaud et ses confrères quand ils annoncent un petit reportage édifiant sur les écoliers qui manipulent les nouvelles pièces ou sur nos « braves vieux » qui sont éduqués à l’euro par de sympathiques bénévoles ? « Il va falloir s’y mettre ! ». Ce qui implique une obligation : tout le contraire du désir impatient de voir arriver « l’euro, notre monnaie » que la publicité tente de mettre en évidence.

Bertrand Renouvin :  Beaucoup de citoyens ont transformé l’injonction en fatalité : « Il va bien falloir s’y mettre ». Mais comme toute corvée inévitable, l’obligation de compter en euro est reportée après le 1er janvier 2002. C’est comme pour le paiement des impôts : on attend le dernier jour, les dernières minutes avant minuit. Le passage à l’euro est considéré comme une épreuve, qui est appréhendée et qui sera subie dans la résignation.

Maria Da Silva : Cela ne prouve pas l’impossibilité de l’euro. Il y a une très classique « résistance au changement » mais si une majorité de Français continue de penser qu’on n’y peut rien, l’euro finira par s’imposer.

Sylvie Fernoy : Prenons les choses dans l’ordre ! On présente le passage à l’euro comme un exercice technique qui, finalement, nous facilitera la vie : l’euro, c’est plus simple quand on voyage à l’étranger. Or la propagande infantilisante du ministère des Finances est restée inopérante : plus l’échéance se rapproche, plus l’impression de contrainte se répand. Mais nous en sommes encore au stade des appréhensions puisque nous continuons à compter en francs et à utiliser les pièces et les billets habituels, sans nous entraîner mentalement à la conversion francs /euros. Au début de l’année prochaine, le choc n’en sera que plus rude.

Bertrand Renouvin : Quand on retarde jusqu’au dernier moment le paiement d’un impôt, on reste dans une série d’opérations abstraites : on signe un chèque, qui est débité quelques jours plus tard sur un compte dont le solde est positif ou négatif en fin de mois. La mise en circulation de l’euro implique des opérations concrètes, pluriquotidiennes. Ce sont des pièces et des billets qu’on a dans la main, qui permettent d’acheter des choses humbles et indispensables – la baguette de pain, le petit noir au comptoir, le journal du matin. Mais ces pièces et ces billets tout à fait concrets sont des signes et des symboles qui, depuis que la monnaie existe, nous relient au souverain en chair et en os, et plus généralement au pouvoir politique, à l’histoire, à la nation. Or l’euro n’évoque rien, ne renvoie à rien.

A proprement parler, la conversion du franc en euro ne signifie rien. Voilà pourquoi le peuple français, comme les autres, est longtemps demeuré indifférent – avant de commencer à éprouver une sourde crainte.

Maria Da Silva : Tel est peut-être l’avantage, ou le risque, de l’opération : n’ayant pas ou peu la religion du franc, nous nous convertirons sans trop de peine à un moyen de paiement banalisé, après avoir franchi avec plus ou moins de difficultés les obstacles psychologiques à l’adoption de la nouvelle monnaie.

Sylvie Fernoy : L’utilisation du vocabulaire religieux (la « conversion ») est intéressante mais, justement, elle empêche de parier sur une banalisation rapide de la prétendue « monnaie européenne ». Les milieux dirigeants et leurs conseillers en communication ont voulu réduire l’euro à un instrument plus efficace que les monnaies nationales, que quelques opérations publicitaires rendraient attrayantes. Quant à l’efficacité, c’est raté : les opérations par chèque avec l’étranger et par carte bancaire sont lourdement taxées par les banques, le calcul du rapport franc/euro est d’une complexité décourageante et la hausse des prix précède la mise en circulation de l’euro. Mais surtout, les promoteurs de l’euro ont voulu ignorer une vérité que nous rappelons dans notre livre et qui a été établie bien avant que l’euro ne soit envisagé : toute monnaie contient une charge violente, qui peut exploser si on ne la manipule pas avec soin – c’est-à-dire si on fait des erreurs de politique monétaire.

Quant aux obstacles psychologiques, ils seraient certainement surmontables si la relation à la monnaie était d’ordre personnel : la nostalgie du bon vieux franc peut passer rapidement et, au bout de quelques années (mais pas de quelques semaines !) nous pourrions nous habituer à reconnaître les nouveaux billets et les nouvelles pièces. Mais toute monnaie est politique, elle est toujours l’acte d’un pouvoir souverain, ce qui suppose que ce pouvoir existe effectivement  (sous la forme du gouvernement, des assemblées représentative, de l’administration – de l’Etat) et qu’il soit reconnu comme tel par le peuple. Réduire le domaine du symbolique à des attitudes psychologiques est une lourde erreur, dans laquelle les milieux dirigeants sont enferrés. Avoir confiance dans une monnaie, c’est une manière décisive de tenir pour légitime le pouvoir souverain.

Maria Da Silva : C’est un langage qui est familier aux royalistes. Mais allez expliquer cela à des citoyens qui ne sont pas nourris de philosophie politique…

Bertrand Renouvin : Ce n’est pas compliqué. Il suffit de faire remarquer que beaucoup de Français lient de manière toute spontanée la défense du franc et la défense de la France. Cette réaction est peu visible car certains de nos concitoyens, surtout dans les milieux modestes, ont honte d’exprimer leur patriotisme monétaire : ils croient que personne ne partage ce sentiment parce que des gens importants affirment à la télévision que la défense du franc est ringarde, et que le patriotisme est dépassé.

On ne trouvera pas le thème de la « défense du franc » dans notre livre, mais le lien spontanément établi par certains de nos concitoyens entre la France et le franc montre bien que certains, plus nombreux qu’on ne le pense, confondent d’une manière qui est pour eux toute naturelle la monnaie nationale et la souveraineté de la nation. A ceux-là, nous voulons dire qu’il n’est pas honteux de penser ainsi, qu’il ne sera pas absurde de refuser l’euro à partir de janvier prochain – bien au contraire.

Maria Da Silva : Encore une fois, comment ?

Sylvie Fernoy : En leur racontant l’histoire du débarquement de Normandie ! C’est ainsi que commence notre livre : quand de Gaulle débarque sur le sol de France, quand il se rend à Bayeux récemment libérée, quand il se heurte violemment aux Anglais et aux Américains à la veille du débarquement, il exige que la monnaie française circule immédiatement dans le petit territoire qui vient d’être libéré et il s’oppose avec une énergie farouche aux billets d’occupation que les Américains ont fait fabriquer. Pour le Général, la monnaie est le signe immédiat et tangible de la souveraineté française, telle que l’affirment les administrateurs civils qui agissent selon les instructions du gouvernement d’Alger.

Maria Da Silva : Peut-on établir une analogie entre l’euro et le mark d’occupation ou avec la fausse monnaie américaine de 1944 ?

Bertrand Renouvin : Non ! Etablir ce type de comparaison conduit à opposer une reconstitution héroïque à une illusion monétaire. Car l’euro est une monnaie illusoire. Elle ne procède même pas de la force brute, que ce soit l’armée allemande d’occupation ou les décisions unilatérales de Roosevelt). L’euro n’est pas l’acte d’un pouvoir souverain puisqu’il n’y a pas d’Etat européen et les organismes monétaires qui « gèrent » cette simili monnaie (la Banque centrale européenne et le réseau des banques centrales nationales) ne sont soumis à aucun contrôle démocratique. Enfin, il faut souligner que la création de l’euro n’a pas été entérinée par le traité de Maastricht, mais décidée en 1995 lors du sommet européen de Madrid sans consultation populaire antérieure ou sans consentement ultérieur puisqu’il n’y a pas eu, dans notre pays, de référendum sur les traités d’Amsterdam et de Nice.

Maria Da Silva : Si l’euro est une monnaie impossible, pourquoi faire campagne contre sa mise en circulation ?

Sylvie Fernoy : Pour mettre en évidence le mensonge de l’oligarchie, qui présente l’euro comme un progrès pour l’Europe alors que la volonté des grands industriels et des financiers est d’utiliser l’euro pour diminuer les salaires et pour réduire au minimum les politiques sociales. Plus largement nous voulons montrer que le rigorisme monétaire et budgétaire provoque depuis bientôt vingt ans une immense souffrance sociale. Pour mettre un terme à cette régression insupportable, il faut que l’oligarchie soit mise rapidement en échec. Tel est l’enjeu de la bataille de l’euro. Elle ni désespérée, ni même défensive. En conjuguant nos efforts avec ceux qui déploient d’autres organisations, en France et en Europe, nous pouvons gagner. Notre livre est écrit dans la perspective de cette victoire.

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Entretien publié dans le numéro 781 de « Royaliste » – 12 novembre 2001