Pour avoir annoncé avec Sylvie Fernoy le « krach de l’euro » puis publié dès février 2002 son autocritique, Bertrand Renouvin s’est exposé à deux reproches contradictoires : celui d’un catastrophisme démenti par le passage réussi à la nouvelle monnaie ; celui d’une trop grande précipitation à reconnaître son erreur d’anticipation puisque rien n’est joué : les Français acceptent difficilement l’euro et son succès économique n’est pas assuré.

Pour relancer le débat, Sylvie Fernoy compare les promesses faites par les partisans de l’euro et le bilan qu’ils établissent un an après.

 

Paris, le 8 janvier 2002. Selon la coutume, Jacques Chirac présente ses vœux aux « forces vives ». Le président insiste sur la nécessité de rendre la France plus « attractive » et « compétitive » pour « attirer les capitaux et l’activité » et « lutter efficacement contre les délocalisations ». Thème rebattu, mais pimenté par le passage à la nouvelle monnaie fiduciaire.

Avec l’euro, déclare le président, « les entreprises françaises sont désormais partout chez elles » mais « en contrepartie, la concurrence pour attirer les investissements sera plus rude ». Effort donc, suivi de l’image réconfortante de lendemains enchanteurs. La nouvelle monnaie constitue « une réforme considérable, un moment historique ». « L’euro est porteur de croissance, d’emploi et de pouvoir d’achat pour la France et pour l’Europe. Il ne nous prémunit pas contre les aléas de la conjoncture. Mais à coup sûr, il signifie un meilleur niveau de vie, moins de chômage, plus d’investissements, plus de liberté et de stabilité pour organiser la croissance à long terme de notre pays ».

Quelques jours auparavant, Eric Le Boucher (que nous avons connu très à gauche) avait mélangé le lyrisme, le balancement circonspect et l’apologie « experte » dans un article (Le Monde du 29 décembre 2001) qui résume les avantages de la prétendue monnaie européenne, qu’on serinait depuis des mois : « A quarante-huit heures du passage à l’euro, l’euphorie semble gagner la majorité des citoyens des pays de la zone euro de l’Union. Mais au-delà de l’ivresse de la révolution réelle, concrète et sans effusion de sang que suscite l’euro, l’absence d’Europe politique et sociale, citoyenne et stratégique atténue sa portée ».

Curieusement, cette révolution « ne va, au fond, rien changer » car l’euro a été créé en 1999 et les hommes politiques qui croient que le passage à l’euro fiduciaire va provoquer un « choc fédérateur » se trompent lourdement car l’Europe politique est « en panne ». Cependant, poursuivait Eric Le Boucher, l’euro est une bonne chose car il met fin aux guerres monétaires intra-européennes par voie de dévaluation, constitue « une zone de stabilité qui met à l’abri des attaques monétaires spéculatives, aujourd’hui très fréquentes dans un monde financier globalisé » et facilite la comparaison des coûts (benchmarking). Neutre quant à la consommation des ménages, sans grand effet sur l’hypothétique union fiscale, l’euro ne ferait pas œuvre « fédérative » mais serait « un bon instrument libéral de marché ».

15 Février 2002. Un sondage IFOP nous apprend que six semaines après le passage à l’euro près de quatre Français sur dix (39%) disent regretter la monnaie nationale, alors que 61% qui affirment qu’ils ne sont pas nostalgiques. Dans les milieux officiels de droite et de gauche, on se congratule : le passage à l’euro, c’est une réussite. Cassandre n’a plus qu’à manger son chapeau.

Un an plus tard, il faut passer au bilan. Telle est en effet l’injonction sans cesse proclamée par les gestionnaires ultra-libéraux : évaluation, transparence, comparaison des coûts et des avantages ! Or les responsables politiques et monétaires sont restés d’une discrétion de violette en ce premier anniversaire.

L’euphorie des consommateurs a disparu, si tant est qu’elle ait jamais existé dans un pays qui comptait 9% de chômeurs officiels l’année dernière. Selon les tendances indiquées par les sondages, plus de 60% des Français déclarent regretter le franc, avec un pourcentage beaucoup plus élevé dans les milieux populaires : 71% des employés et 77% des ouvriers. L’exactitude de ces résultats est sans doute contestable, mais il est permis d’affirmer que l’euro est ressenti comme une contrainte, plus ou moins douloureuse, par une majorité de Français.

Le pouvoir d’achat des Français et des autres habitants de la zone euro a été sérieusement affecté par la hausse des prix des biens de consommation courante avant et après le fameux « passage ». Tel est l’avis exprimé par 96% des Français – et par trois européens sur quatre selon l’ « Eurobaromètre »  publiée en février par la Commission européenne. Avis qui n’est pas négligeable puisque, par définition, une monnaie fiduciaire repose sur la fides – la confiance qui fait complètement défaut.

La réalité du passage à l’euro demeure problématique. Même si l’on considère comme anecdotique le retour passager au franc ou au mark de quelques magasins, c’est un fait que le gouvernement a décidé de maintenir au-delà du 31 décembre 2002 le double affichage. Ceci au vu de sondages indiquant que 78% des Français (contre 38% l’été dernier) souhaitent que les deux prix continuent à être marqués tout au long de l’année 2003. Le directeur de la prévision à l’INSEE évoque une «large déconnexion» et  «une inquiétude et une perte de repères des ménages par rapport à la nouvelle monnaie».  Et  Jacques Marseille, professeur d’histoire économique à Paris-I – Sorbonne, estime que « la plupart des Français payent en euros tout en pensant en francs. Ils ne se rendent pas compte de ce qu’ils payent. La situation actuelle me fait penser à la France de l’Ancien Régime, lorsqu’il y avait une monnaie de compte et une monnaie d’usage ». L’euro, monnaie de régression !
Les partisans de l’euro peuvent affirmer que ces obstacles psychologiques seront finalement surmontés par les consommateurs. Leur patience risque d’être mise à rude épreuve car les dirigeants des pays de la zone euro et les experts consacrés sont bien obligés d’admettre que l’euro n’a pas eu les effets bénéfiques qu’ils vantaient dans leurs déclarations publiques (en privé, les oligarques avouent des objectifs très différents, notamment la baisse nécessaire des salaires et la réduction de la protection sociale au nom de « l’attractivité » des salaires et le maintien d’un fort taux de chômage « d’équilibre »).

La croissance décline et la zone euro est entrée dans une logique de récession. L’économie allemande se trouve dans une situation déplorable, l’économie française ne va guère mieux : notre taux de croissance a été de 1,2% en 2002 et Francis Mer a fini par avouer, le 21 février, que l’objectif de croissance du PIB de 2,5% « n’est plus atteignable » cette année. En fait, un résultat négatif n’est pas impossible, en France et pour l’ensemble de la zone.

La situation de l’emploi reflète la crise générale : licenciements massifs, faillites de sociétés et ravages dans la sous-traitance augmenteront fortement le nombre des chômeurs dans les prochains mois.

Bien entendu, la propagande gouvernementale affirmera que les mauvais résultats conjoncturels sont la conséquence de la situation internationale, ce qui est faux car la situation économique et financières s’est dégradée bien avant le déclenchement de la mécanique belliqueuse. En outre, les citoyens d’Europe, auxquels on se réfère de temps à autre, se souviennent du slogan martelé entre 1999 et 2002 : la « forteresse euro », censée les protéger contre les agressions extérieures. Hélas, l’euro-forteresse n’était qu’un tigre de papier, si l’on ose cette association d’images pour le moins risquée.

La stabilité évoquée en janvier 2002 par Jacques Chirac ne saurait être portée au crédit du système monétaire et financier européen, examinée selon les critères officiels et les promesses faites.

Pacte de stabilité ? Le président de la Commission l’a déclaré stupide et les dirigeants allemands, paralysés par cette contrainte imbécile, veulent l’assouplir tandis que les Français ne sont pas sûrs de tenir leurs absurdes engagements. Ce qui n’empêche pas les ministres des Finances des Quinze réunis en conseil (Ecofin) de proclamer que le Pacte doit être respecté. Hypocrisie, confusion, aberration.

Stabilité du taux d’inflation ? Cela dépend des pays et la Banque centrale européenne, qui joue sur les mots lorsqu’elle parle d’inflation (cf. Royaliste n° 806) et ne peut pas maîtriser les tendances divergentes – inflationnistes en Irlande, déflationnistes en Allemagne. Et Eric Le Boucher, qui redoute que notre grand voisin ne glisse « vers des abîmes à la japonaise » s’affolait en novembre dernier (Le Monde du 3/11/02) et conjurait la BCE de baisser ses taux d’intérêts pour sauver l’Allemagne. Remède illusoire (comme le montre l’exemple du Japon), que la BCE utilise avec une extrême parcimonie car elle est chargée de lutter contre l’inflation – non de financer le soutien de l’activité économique.

Stabilité du change ? Les banquiers centraux et les groupes de pression financiers voulaient un euro fort mais, dans un monde dominé par le dollar, ils ne pouvaient empêcher que l’euro soit faible – ce qui a favorisé les exportations des pays de la zone euro et largement contribué à maintenir un taux convenable de croissance au tournant du millénaire. La baisse du dollar fait depuis quelques mois remonter l’euro, ce qui pénalise les exportations de la zone et aggrave les difficultés économiques. Là encore, contrairement aux prévisions, l’euro est restée mécaniquement associée aux mouvements du dollar (tout comme les bourses européennes demeurent « dans le sillage » de Wall Street) sans que la BCE et les ministres des Finances de l’Union européenne veuillent ou puissent réagir.

Tel est le bilan provisoire. Reste à savoir combien de temps durera ce système monétaire aberrant et dangereux. Cette fois, je ne m’engagerai pas sur une date !

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POUR EN SAVOIR PLUS

Jacques Sapir, Les Trous noirs de la science économique, Essai sur l’impossibilité de penser le temps et l’argent, Albin Michel, 2000.

L’Homme. Revue française d’anthropologie, n° 162, avril/juin 2002 consacré aux Questions de monnaie, tout particulièrement la présentation de Stéphane Breton : « Monnaie et économie des personnes » et l’article d’André Orléan : « La monnaie contre la marchandise ».

Michel Aglietta et André Orléan, La monnaie entre violence et confiance, Odile Jacob, 2002. 26,70 €. Les pages 292-314 sont consacrées à la naissance de l’euro.

Bertrand Renouvin, Sylvie Fernoy, Le krach de l’euro, Editions du Rocher, 2001.

 

Article publié dans le numéro 811 de « Royaliste » – 3 mars 2003