Madrid, … octobre 1976.  Il y un an, le général Franco entrait dans une longue agonie. Quelques semaines auparavant, l’exécution de militants de l’opposition avait mobilisé la gauche européenne, tandis que trois cent mille Espagnols acclamaient, place d’Orient, le vainqueur d’une guerre civile jamais terminée. Comment ne pas évoquer cela quand on arrive dans la capitale ? Le passé est encore tout proche, même si les Espagnols ont le sentiment de commencer une autre vie. D’ailleurs, comment ces quarante ans de dictature n’auraient-ils pas marqué le pays ? La ville nous le dit, dès le premier contact. Certes, Il y a eu progrès, au sens quantitatif du terme. Beaucoup de quartiers neufs — assez bien réussis. De belles avenues, bordées d’arbres et de banques. Une circulation difficile dont on assure, en Occident, qu’elle est signe de prospérité. Mais, à mesure qu’on se rapproche du centre, voici que défilent les vieux mots : Paseo Calvo Sotelo, avenue José Antonio, immeuble de la Phalange avec son immense insigne rouge, avenue du Generalissimo où poussent immeubles, magasins et bureaux de luxe. Ce mélange de modernité et de fascisme bigot, c’était cela le franquisme. Nul doute qu’il a changé l’Espagne. A moins qu’il ne l’ait vu changer… Car qui saurait dire la part de volonté et celle de simple consentement à une certaine logique économique ? Ce débat n’aura sans doute pas de fin. Alors, mieux vaut s’en tenir au simple constat : ce régime politiquement figé a présidé au développement d’une « société de consommation » identique à celle des autres pays occidentaux. La publicité sur les murs, les voitures dans les rues, les rayons des grands magasins montrent que nous sommes loin de l’Espagne de 1936, celle de la Terre sans pain où des centaines de milliers de paysans gagnaient moins d’une peseta par jour. La guerre civile est née de cette misère, que la richesse de la haute aristocratie terrienne rendait encore plus insupportable. Entre les classes, la distance était énorme, sans rien qui puisse servir de trait d’union.

LA GRANDE BOUFFE

La situation est aujourd’hui différente : le décollage économique a entraîné la constitution d’une classe moyenne manifestant les mêmes ambitions sociales, les mêmes habitudes économiques et les mêmes réflexes politiques que celle de notre pays. Avec une frénésie de consommation plus grande encore. Mais si l’Espagne vit à l’heure de la « grande bouffe » c’est que tout adulte, dans ce pays, a connu la faim. Ces mauvais souvenirs expliquent pourquoi, et comme nulle part ailleurs, la classe moyenne représente un facteur de stabilité : tout, plutôt que la guerre et la misère. D’où l’apparition d’un « franquisme sociologique », sorte de majorité silencieuse qui était reconnaissante à Franco d’avoir permis son accès à un mieux-être. Avec Franco, l’Espagne nationaliste et catholique s’est donc ouverte à la civilisation industrielle. D’où la nouvelle ville de béton qui entoure le vieux Madrid. D’où la prolifération des banques, qui montre la prédominance d’un capitalisme bancaire. D’où la multiplication des sociétés multinationales et l’omniprésence américaine en Espagne. Contrôlant les secteurs-clés de l’industrie, les Etats-Unis « tiennent » également le pays sur le plan agricole : 60 % du déficit de la balance commerciale est dû aux Importations de produits agricoles américains. Héritage particulièrement lourd, qui n’est pas sans incidences politiques. Car si l’existence d’un « lobby » politique américain est farouchement niée, personne ne peut contester l’énorme influence américaine sur une armée espagnole formée à l’école de West Point et équipée de matériel « made in U.S.A ». Sans oublier les nombreuses bases américaines : celle de Castejon, à 35 km de Madrid, constitue le plus grand dépôt d’ogives nucléaires installé en Europe. Autant de facteurs qui pèseront sur l’avenir, étant donné l’importance sociale et politique de l’armée espagnole qui fut, pendant quarante ans, l’un des piliers de la dictature. L’un des piliers seulement, car Franco sut utiliser avec habileté d’autres groupes socio-politiques pour maintenir son pouvoir dans un équilibre délicat : l’Eglise, la Phalange, les technocrates de l’Opus dei et la vieille aristocratie foncière qui n’a rien appris et rien oublié : dans les dîners de la haute société, aujourd’hui encore, quand on entend vanter les mérites du « Chancelier », il ne faut pas se méprendre ce n’est pas de Schmidt qu’il s’agit, mais d’Adolf Hitler… Capitalisme bancaire et impérialisme américain, parti unique et cercles aristocratiques, généraux de guerre civile et technocrates catholiques, cet héritage de quarante années de dictature hypothèque lourdement l’avenir. Mais beaucoup moins que le souvenir d’une guerre civile, terminée seulement avec la mort du Caudillo. Avant, les mutilés de l’armée républicaine ne pouvaient bénéficier d’une pension : un fait qui en dit long sur la mentalité des vainqueurs et sur la situation faite aux vaincus. Ainsi, la longue série d’exécutions, la répression impitoyable des grèves, les insignes de la Phalange à l’entrée de chaque village, les exilés et les emprisonnés, tout concourrait au maintien de la division de l’Espagne en deux camps, politiques et sociologiques. Politiques, cela va sans dire. Mais sociologiques aussi, malgré l’apparition d’une classe moyenne. Aujourd’hui encore, les distances sociales sont considérables. Argent, habitudes de vie, mentalités, tout sépare l’aristocratie de l’Espagne du peuple : même la grammaire puisqu’on se tutoie entre gens de la « haute » tandis que maîtres et domestiques se parlent à la troisième personne.

PRECARITE DE LA PAIX CIVILE

Alors, aujourd’hui, l’Espagne a peur d’elle-même. Elle se sait imprévisible, violente et cruelle, écrasée par le poids d’une histoire qui pousse à l’affrontement. Les Espagnols savent que la passion risque de l’emporter sur la raison, et que la paix civile est à la merci du moindre incident. C’est ce qui rend si redoutable l’apprentissage de la liberté, si précaire le changement politique que chacun espère, si émouvant ce peuple qui balance entre la peur et l’espoir — peur de soi-même autant que des autres, espoir d’une libération après tant de silence. La liberté. On peut, de l’étranger, faire la fine bouche devant la « lenteur », la « timidité » du mouvement de libéralisation. Mais en Espagne, on a le sentiment que tout a changé depuis un an : des prisonniers sont libérés, des exilés rentrent chez eux, et puis on a le droit de dire et de lire ce que l’on veut. Une nouvelle presse est en train de naître, des partis se créent chaque jour ou presque et la télévision, décourageante jusqu’à ces dernières semaines, commence à changer de ton. Tout cela ne va pas sans confusion, et certaines opérations politico-journalistiques ne sont pas sans ambiguïté : comme partout, des groupes financiers, à la recherche de profits, misent sur une opposition maintenant très rentable… Mais c’est surtout l’incertitude qui domine, au gouvernement comme dans l’opposition. Après tant d’années de silence, que pense, que veut le peuple espagnol ?

UNE NOUVELLE DONNE

Personne ne peut répondre à cette question. Etrange situation, où tout le monde avance à l’aveuglette en attendant avec impatience les élections. Une attente marquée par l’inquiétude car, comme le soulignait un ancien commissaire politique de l’armée républicaine, les transformations socioéconomiques redistribueront les vieilles cartes électorales. D’où le caractère incertain de toutes les analyses politiques, qui surprend l’étranger habitué à des pesées au 1 % près : Le Movimiento ? Né de la fusion de toutes les formations politiques du camp nationaliste, il rassemble l’establishment compromis avec le régime franquiste. Solidement Implanté dans le pays grâce aux petits notables, il représenterait encore, selon un journaliste de gauche, environ 20 % des voix. Les socialistes ? Ils sont probablement nombreux, mais répartis en plusieurs organisations : la principale, le P.S.O.E., est même divisée en deux tendances. Et les communistes ? Le P.C.E. est aujourd’hui un mouvement réformiste, « plus à droite que le Parti socialiste de la République » comme dit un éditeur de gauche. Et Juan Tomas de Salas (directeur de l’hebdomadaire Cambio 16) ajoute que ses dirigeants ont passé trop d’années en Russie pour ne pas se méfier du lénino-stalinisme et de l’inféodation à Moscou. D’où les positions de Santiago Carillo, décidé à jouer une partie légale.

D’où, en réponse, les manœuvres de l’U.R.S.S. qui cherche, par K.G.B. interposé, à écarter Carillo. Or les jeunes communistes de la base, venus au P.C. par antifranquisme, se moquent de Staline et n’ont d’yeux que pour leurs camarades portugais. Tentations activistes qui, habilement exploitées, pourraient « déstabiliser » le Parti… Un dernier point, souligné par le directeur de Cambio 16 : au lendemain de la guerre civile, le P.C.E. était totalement discrédité dans l’opinion à cause de sa répression sauvage des trotskistes et des anarchistes. C’est Franco qui lui a rendu son prestige, en le dénonçant comme le seul mouvement d’opposition organisé et dangereux. Ainsi va l’anticommunisme primaire.

Conclusion : une classe politique sage, dont les dirigeants se connaissent bien — ce qui peut éviter des catastrophes — mais médiocre, mal préparée à jouer son rôle. L’exil et le silence forcé se paient cher. En face, si l’on peut dire, une haute administration qui est sans doute la meilleure d’Europe mais peu, très peu, d’hommes politiques brillants. Le Roi est donc seul pour faire accomplir à l’Espagne une mutation décisive. Tâche délicate, quand il faut la remplir près d’une poudrière. Une situation explosive ? Pourtant Madrid est calme, au lendemain de la grève générale du 1er octobre et malgré le dernier attentat de l’E.T.A. Rien qui ressemble au Portugal de la « Révolution des œillets ». Cependant on devine une tension profonde.

LA POUDRIERE

C’est que tout peut arriver. D’abord en raison de la situation économique : aux effets classiques de la crise mondiale se sont ajoutés la baisse du tourisme et le retour massif des émigrés. L’Espagne compte ainsi un million de chômeurs et connaît une inflation de 25 %. Situation difficilement supportable, à l’origine de grèves nombres et longues, et qui peut aboutir à des explosions de colère. Or les syndicats sont encore trop mal organisés pour contrôler la situation. Mais il y a aussi les groupes d’extrême gauche et d’extrême droite — ces derniers liés à la police. Peu nombreux, mais efficaces, sachant que seule une guerre civile gonflerait leurs effectifs, ils peuvent être l’étincelle d’une nouvelle déflagration. Jusqu’à maintenant, le sang-froid du gouvernement et du peuple espagnols ont évité la réussite des provocations gauchistes ou policières. Mais demain, si la situation économique ne s’améliore pas, s’il y a de nouveaux assassinats, si les réformes semblent trop longues à venir ? Or les « vieilles chemises » de la Phalange, les vieux généraux de la guerre civile, tous les hiérarques de l’establishment franquiste incrusté dans l’Etat font de leur mieux pour paralyser le mouvement vers la liberté : ils ont le sentiment qu’on est en train de leur voler leur ancienne victoire sur l’autre moitié de la nation espagnole. Incertitudes politiques, confusion politicienne, provocations extrémistes, crise économique, séquelles du franquisme et de la guerre civile, comment se fait-il que l’Espagne ne connaisse pas une situation « à la portugaise » ? Les données sociologiques n’expliquent pas tout. De droite ou de gauche, les Espagnols savent bien qu’ils doivent la paix civile et la liberté à une monarchie incarnée par un roi courageux. Pourtant, ne parlait-on pas, il y a un an, de « Juan le Bref » ? C’est vrai : les Bourbons n’étaient guère populaires en Espagne, d’autant plus que, pendant trente ans, le franquisme a mené une propagande incessante contre la monarchie. Et puis, être choisi par Franco, n’était-ce pas devenir le roi d’un camp ? Un an plus tard, la monarchie bénéficie d’un très large consensus dans la classe politique comme dans le peuple. Parce que Juan Carlos s’est affirmé — véritable révolution — comme « le roi de tous les Espagnols ». Parce qu’il ne reçoit plus les ducs et les duchesses, marquant ainsi son indépendance à l’égard de l’aristocratie. Parce que, dès son premier discours de roi, il a insisté sur la légitimité historique de son pouvoir, se libérant ainsi d’un très proche passé.

UNE MONARCHIE LIBERATRICE

Voilà pourquoi les Espagnols sentent que la monarchie est la condition de l’unité politique et morale de la nation. Et les hommes politiques savent qu’elle est le moyen de l’alternance des équipes partisanes. Sans elle, la gauche ne supporterait pas la droite. Et la droite, intelligemment, refuse de se présenter en « parti du roi » et ne se réclame pas de sa personne. Comme l’explique Torcuato Luca de Tena, directeur du quotidien « A.B.C. », « il n’est pas question pour la droite d’accaparer le roi, puisqu’il est aussi celui de la gauche. Et si, après les élections, le roi gouverne avec nos adversaires politiques, j’en serai heureux car c’est l’Espagne tout entière qui sera sauvée ». Vertu de l’institution. Mais aussi action personnelle du roi. Il aurait pu être un pur symbole, un élément neutre du jeu politique, comme certains le lui conseillaient. Mais le Prince Juan Carlos a choisi de devenir l’agent de la transformation de l’Espagne, l’artisan de sa liberté. Le choix est courageux car cet engagement implique une responsabilité directe devant les Espagnols. Si le roi réussit son œuvre de libération, de paix civile et de justice sociale, la monarchie s’enracinera profondément dans la nation. Mais avant que les élections soient faites, avant qu’une Constitution soit adoptée, le Prince Juan Carlos subira personnellement les conséquences des blocages politiques, des attentats et de la crise économique. Situation difficile, qui demande intelligence et sang-froid face aux manœuvres des passéistes et aux pièges de la violence. Aujourd’hui l’Espagne redoute l’échec, qui serait le sien : jamais, au XX* siècle, le destin d’un Prince et d’un peuple n’ont été aussi indissolublement liés.

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Article publié dans le numéro 234 de la NAF, bimensuel royaliste – 28 octobre 1976