Professeur d’histoire à Marburg puis à Berlin, connu en France pour ses travaux sur le fascisme, Ernest Nolte a publié dans son pays en 1987 un ouvrage sur la confrontation entre le bolchevisme et le nazisme qui suscita de violentes polémiques, qui n’eurent en France qu’un faible retentissement.

La traduction tardive de La Guerre civile européenne est indispensable à notre connaissance de l’historiographie allemande de la seconde guerre mondiale. Elle ne dispense pas d’une critique fondamentale des thèses révisionnistes de l’auteur.

 Historien célèbre en Allemagne, Ernst Nolte s’était fait connaître en France voici une trentaine d’année par une vaste étude sur « Le fascisme dans son époque ». Le tome consacré à l’Action française (1), avait provoqué notre stupéfaction. Cherchant à faire du courant monarchiste-absolutiste« une forme précoce du fascisme », l’éminent professeur à l’Université de Marburg démontrait surtout sa totale incompréhension du nationalisme autoritaire de type maurrassien qu’il jugeait « plus proche du national-socialisme que du fascisme italien » – alors que les critiques les plus virulents de l’Action française ne contestent ni l’antigermanisme radical ni l’antinazisme de Charles Maurras.

Plus récemment, le public français eut quelques échos de la « querelle des historiens » allemands, provoquée par la publication de l’ouvrage sur La Guerre Civile européenne (2), que François Furet avait discuté (3), avant que sa traduction tardive et nécessaire ne suscite le débat dans notre pays.

On se limitera ici à une discussion des principales thèses d’un ouvrage qui se présente comme une histoire des idéologies, synthétisant une masse considérable de faits et de comparaisons dans une « perspective philosophique ».

Dans sa dimension historique, cette « philosophie » est d’entrée de jeu problématique puisque la référence à une « guerre civile européenne » se déroulant de 1917 à 1945 tend à gommer le caractère classique de la seconde guerre mondiale qui fut, sur notre continent, une confrontation armée entre des nations historiques et des empires s’efforçant de prendre une place déterminante dans le mouvement de l’histoire. Les mouvements de résistance au nazisme furent essentiellement nationaux, même si des luttes civiles se déroulèrent dans le même temps entre différentes fractions résistantes – par exemple en Yougoslavie.

L’affrontement entre bolchevisme et nazisme ne devient un des facteurs décisifs de l’histoire européenne que dans la dernière phase de la période considérée– celle de la guerre entre le IIIè Reich et l’Union soviétique, pendant laquelle les sentiments patriotiques ont joué de part et d’autre un rôle majeur. La thèse de Nolte est tout autre. Pour lui, « l’aspect central » du nazisme n’est à rechercher « ni dans des inclinations criminelles ni dans des obsessions antisémites. Ce qu’il y a dans le national-socialisme de plus essentiel, c’est son rapport au marxisme, au communisme particulièrement, dans la forme qu’il a prise grâce à la victoire des bolcheviks au cours de la Révolution russe.» (39). La haine et la crainte que Hitler éprouvait pour le bolchevisme aurait été « au centre de ses pulsions et de son idéologie.»

Par là, Ernst Nolte prétend avoir trouvé une nouvelle causalité diabolique : le national-socialisme ne serait pas le produit de « l’Allemagne éternelle » (mais une forme préfabriquée par le maurrassisme), ni seulement l’une des applications du totalitarisme, mais la réaction totalitaire à une agression totalitaire. En affirmant que le nazisme est essentiellement une idéologie antibolchevique, Ernst Nolte se pose en philosophe de l’histoire et affirme avoir conféré à la théorie du totalitarisme « la dimension historico-génétique qui lui manquait jusqu’ici »(40-41) : selon lui le système libéral aurait engendré l’idéologie communiste qui aurait suscité la contre-idéologie national-socialiste. Voici les nazis relégués au troisième plan dans la chaîne des responsabilités, l’Allemagne selon sa définition nationale puis impériale n’étant plus que le champ de bataille de la grande guerre idéologique du siècle.

Ce schéma peut séduire car il trouve des applications simples dans l’ordre des faits et des comparaisons entre le national-socialisme et le stalinisme (plus sûrement qu’avec le communisme ou le bolchevisme) car il y a entre les deux systèmes (4) de fortes ressemblances : culte du chef, parti unique, rôle majeur de l’idéologie, contrôle des esprits, camps de concentration, volonté identique d’élimination de l’ennemi…

Ceci posé en arrière-plan, tout effort de compréhension du nazisme implique une réflexion se déployant dans plusieurs domaines et disciplines bien maîtrisés : non seulement diverses formes de connaissances historiques (histoire politique, sociale, idéologique), mais surtout une solide culture anthropologique, philosophique et théologique (5). Or Ernst Nolte est resté enfermé dans quelques secteurs de sa discipline, avec pour toute ouverture la fréquentation de Martin Heidegger, dont il ne semble pas avoir retenu grand chose et qui rentre lui-même dans le champ d’investigation sur le nazisme puisque ce philosophe a été membre du parti nazi jusqu’en 1944. La carence méthodologique est patente et explique sans doute que l’accidentel soit systématiquement tenu pour essentiel.

Par ailleurs, l’historien des idéologies est pris en défaut dans son propre domaine. Sa genèse intellectuelle du nazisme privilégie le français Maurras, mais ignore délibérément les sources allemandes du national-socialisme, et tout particulièrement l’influence de Paul de Lagarde, de Julius Langbehn et de Arthur Moeller van den Bruck, magistralement analysée par Fritz Stern dans un ouvrage (6) qui n’est même pas cité. Pas la moindre référence, non plus, au livre de J.P. Stern (7) qui montre que la philosophie heideggerienne de l’authenticité et les discours des idéologues völkisch ont formé le terreau du nazisme. Sans prétendre que Hitler est l’enfant monstrueux que portait depuis toujours une Germanie perverse, le Fürher et son parti ne sont pas intelligibles si l’on néglige le rôle des héritiers du romantisme allemand et des mystiques de la communauté raciale du peuple germanique dans la formation d’un état d’esprit qui se développa après la défaite allemande de 1918.

Mais admettons un instant la thèse d’une réaction au bolchevisme : au pire, elle aurait provoqué la prise du pouvoir par un militaire appuyé par l’armée et les anciens combattants, ou une forme nordiste du fascisme italien – qui ne se réduit d’ailleurs pas à l’anticommunisme. Or le nazisme est un phénomène inouï, dans sa doctrine et dans ses conséquences.

Ernst Nolte ne nie pas l’horreur spécifique du nazisme, mais il l’explique par une « exacerbation » de la contre-idéologie nazie engagée dans une lutte à mort contre le bolchevisme. Il ajoute que les formes extrêmes (criminelles, antisémites) n’ont convaincu qu’une petite partie de la nation allemande, qui aurait été surtout été attirée par les thèmes revanchards et unitaires développés par l’hitlérisme. C’est négliger la participation, attestée de cent manières, de l’ensemble de l’administration allemande à la persécution et à la déportation des Juifs et des opposants au nazisme, et ramener le génocide à un terrible accident.

Ernst Nolte n’est pas négationniste (bien qu’il cite favorablement certains arguments de ce type dans une lettre à François Furet) mais son explication de la solution finale résonne étrangement.

L’extermination des Juifs est d’abord située dans l’histoire du siècle. On apprend que les francs-tireurs belges de 14-18 ont détruit la distinction entre civils et militaires et que l’armée allemande aurait pu détruire la population belge « pour prévenir des actes contraires au droit international » (540)… On apprend aussi que la logique du blocus était génocidaire, de même que le massacre par des Polonais de milliers de personnes d’origine allemande (« le dimanche sanglant de Bromberg » en 1939) est qualifié de « génocide virtuel ». Le bombardement massif de l’Allemagne, envisagé par Churchill dès 1940 serait « ouvertement génocidaire » (542) de même que les déportations ordonnées par Staline, et Nolte se demande si le projet de Benès visant à un transfert des Sudètes allemands ne serait pas à « ranger sous la notion d’assassinat ethnique » (543). C’est ce qui s’appelle relativiser un événement historique !

Ainsi replacée dans un vaste contexte génocidaire qui en atténue la signification, la Solution finale est présentée comme une réaction défensive des nazis à l’égard d’un peuple juif qui s’affirmait comme tel, dont les représentants étaient riches, et qui s’était engagé aux côtés des Alliés contre Hitler. Nolte nous dit que les premiers grands massacres de Juifs, en territoire soviétique, faisaient suite à des actions de partisans communistes qui comptaient dans leurs rangs de nombreux juifs : selon lui, les forces contre-révolutionnaires auraient exterminé les forces révolutionnaires, à la manière de l’opération inverse effectuées par les bolcheviques. C’est ce qui s’appelle partager les responsabilités, de telle manière que les Juifs apparaissent comme victimes (de leur situation trop nettement affirmée) et comme bourreaux (communistes, solidaires des Alliés). Artisans de leur propre malheur les Juifs auraient été exterminés non par volonté délibérée, mais parce qu’ils étaient impliqués dans la guerre civile entre Allemands et Bolcheviques – celle-ci engendrant une « exacerbation » dont Auschwitz serait l’aboutissement, lui aussi relativisé.

Pour Nolte, la Solution finale n’est que la « copie » biologique de « l’original » que serait l’extermination sociale organisée par les bolcheviques. L’application aveugle de son modèle explicatif le conduit à rejeter le caractère unique de la Shoah et la spécificité du national-socialisme qu’il exonère de sa responsabilité : la masse documentaire recouverte d’un vernis philosophique accouche d’un révisionnisme vulgaire.

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(1) Ernst Nolte, Le Fascisme dans son époque, tome I, L’Action française, Julliard, 1970.

(2) La Guerre civile européenne, 1917-1945, préface de Stéphane Courtois, Editions des Syrtes, 2000. Les chiffres entre parenthèses renvoient aux pages de cette édition.

(3) François Furet, Ernst Nolte, Fascisme et communisme, Hachette/Pluriel, 2000.

(4) cf. l’excellente introduction d’Henry Rousso à l’ouvrage collectif qu’il a dirigé : Stalinisme et nazisme, Histoire et mémoire comparées, Complexe, 1999.

(5) cf. l’ouvrage de Shmuel Trigano, L’idéal démocratique à l’épreuve de la Shoa, Editions Odile Jacob, analysé en page Idées.

(6) Fritz Stern, Politique et désespoir, Les ressentiments contre la modernité dans l’Allemagne préhitlérienne, Armand Colin, 1990.

(7) J.P. Stern, Hitler, le Führer et le peuple, Flammarion, 1985.

Article publié dans le numéro 748 de « Royaliste » – 2 000