Confronté à la faillite de sa politique économique et sociale, atteint dans son prestige par des scandales qui le touchent directement ou de très près, le Président de la République a tenté, ces dernières semaines, de redorer son image de marque par la constance et la fermeté de son attitude diplomatique. Après une trop longue période de flottement et de contradictions, son ministre des Affaires étrangères a présenté, devant l’Assemblée nationale, une ligne de conduite satisfaisante, face aux trois-événements majeurs qui secouent aujourd’hui le monde :

— L’Afghanistan : M. François-Poncet a justement dénoncé une intervention militaire qui porte atteinte à l’indépendance d’un peuple, et récusé les arguments avancés par Moscou. Mais, tout en réclamant le retrait des troupes soviétiques, il a indiqué que la France refusait de participer à « l’escalade de la confrontation » et entendait poursuivre le dialogue avec l’Union soviétique. La visite de M. Gromyko à Paris et la liberté de décision accordée au Comité olympique national s’inscrivent dans cette politique marquée par le refus de la guerre froide.

— Le Proche-Orient : expliquant les déclarations du Président de la République sur le droit des Palestiniens à l’autodétermination, le ministre des Affaires étrangères a voulu les situer « dans la continuité d’une ligne affirmée depuis plus de dix ans ». Puis il a rappelé les fondements d’une politique qui, dans son souci de justice et de paix, ne devrait heurter ni les sympathies pro-israéliennes, ni les sympathies propalestiniennes : d’abord le principe de la négociation politique, face à la guerre et au terrorisme ; ensuite la reconnaissance du droit « à la sécurité et au respect » d’Israël, et du droit des Palestiniens à posséder une patrie ; enfin la nécessité d’un règlement global.

— L’Iran : tout en rappelant que la France condamnait la violation de la règle de l’immunité diplomatique,

M. François-Poncet a indiqué que notre pays n’était pas le « protégé » des Etats-Unis, et qu’il ne saurait s’aligner automatiquement sur la stratégie décidée à Washington. Heureuse réaction, face à une politique américaine brouillonne, mais constante dans sa conception tyrannique des relations entre les Etats-Unis et l’Europe. Quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, à quelque folie qu’il veuille nous entraîner, M. Jimmy Carter entend être obéi au doigt et à l’œil. Conception inacceptable d’une alliance qui n’a plus grande signification pour la France, puisqu’elle a les moyens de mener une politique indépendante et d’assurer librement sa défense.

En définissant ainsi l’attitude de la diplomatie française, M. François-Poncet reconnaissait implicitement que la France ne peut avoir qu’une politique : celle de la France capétienne, qui inspira le projet diplomatique du général de Gaulle. Ce projet était celui de l’indépendance nationale face aux deux impérialismes qui se disputent le monde, celui de la coopération avec les pays du Tiers-Monde et de la défense de leur liberté, celui de l’amitié avec les pays qui sont liés à la France par la culture ou par l’histoire. Dans son discours à l’Assemblée, le ministre des Affaires étrangères semblait indiquer que, après tant d’années d’incertitudes, ce projet était enfin compris et repris. Bel hommage qu’un gouvernement issu de la droite atlantiste rendait à la politique traditionnelle de la France.

LA VOIX DE L’AMERIQUE

Tous les espoirs étaient donc permis. Ils ont été de courte durée : cinq jours après avoir prononcé de si gaulliennes paroles, M. François-Poncet signait le communiqué des ministres des Affaires étrangères des « Neuf » annonçant des sanctions contre l’Iran. Geste qui contredit évidemment les déclarations faites devant les députés français.

La volonté de nos principaux voisins européens – l’Allemagne et l’Angleterre en particulier- de s’aligner sur les Etats-Unis était depuis longtemps connue. La France, qui a joué, dit-on, un rôle de modérateur, n’en a pas moins accepté de se soumettre au diktat de Carter. Sans doute se félicitera-t-on, ici et là, que l’Europe ait, pour une fois, parlé d’une seule voix. Mais en quoi cela lui permettrait-il d’affirmer son identité puisque cette voix est celle de l’Amérique ?

Dans ses Conseils comme dans son Assemblée, l’Europe apparaît comme une association de pays vassalisés qui n’envisagent pas un instant de reconquérir leur liberté. Ce n’est pas une surprise : c’est une confirmation. Mais il est scandaleux que la France, qui a longtemps donné l’exemple de l’indépendance et qui en utilise encore le langage, ait choisi la voie de l’alignement. Cela d’autant plus que les sanctions décidées contre l’Iran sont inutiles et empêcheront la France de jouer le rôle qui aurait pu être le sien dans la libération des otages :

— les sanctions, pour l’instant surtout vexatoires, ne feront pas plier l’Iran mais renforceront au contraire sa détermination et son hostilité à un « Occident » manifestement placé sous la coupe des Etats-Unis.

— elles sont dangereuses parce qu’elles vont pousser l’Iran à rechercher des alliances dans l’autre camp. Il est d’ailleurs significatif que ce pays ait signé un important accord économique avec l’URSS le jour même où les sanctions étaient décidées par les « Neuf ».

— enfin la France, qui jouissait d’un grand prestige en Iran, sera désormais considérée comme un vassal parmi d’autres des Etats-Unis. Ce qui l’empêchera de tenter une médiation entre Américains et Iraniens dans l’affaire des otages.

Utilisant un langage gaullien tout en acceptant de se joindre aux manifestations de solidarité atlantique, le gouvernement français pratique un dangereux équilibrisme. Il ne sauvera pas la vie d’un seul otage, il n’avancera pas d’une seconde le retour au respect des règles diplomatiques. Mais il ruine le prestige de la France, contredit sa vocation et compromet, à terme, sa liberté d’action.

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Editorial du numéro 315 de « Royaliste » – 1er mai 1980