Qui l’eût cru, au printemps dernier ? Après ses succès municipaux, la victoire socialo-communiste semblait dans l’ordre des choses. D’autant plus que de nouveaux rapprochements — sur l’Europe en particulier permettaient d’envisager une alliance stable après la conquête du pouvoir. Et les polémiques de l’été, guère différentes de celle du passé, ne paraissaient pas remettre en cause un accord que la logique électorale commandait : socialistes et communistes n’avaient-ils pas besoin les uns des autres pour gagner les législatives ?

Pourtant la rupture est consommée. Faut-il en faire porter la responsabilité au seul Parti Communiste ? Beaucoup, aujourd’hui, croient que M. Marchais a obéi aux consignes de l’Union Soviétique, très hostile à ce qu’on appelle « l’eurocommunisme ». Mais les liens entre le P.C.F. et l’U.R.S.S. se sont tellement distendus ces dernières années que de telles pressions sont improbables. Peut-on alors soutenir que le Parti communiste préfère à l’exercice périlleux du pouvoir, la tranquillité de l’opposition ? C’est oublier que sa participation au gouvernement, comme le montrait Jacques Fauvet dans ce journal, lui permettrait d’étendre son influence, de conquérir une nouvelle clientèle, de recruter de nouveaux adhérents. Grâce aux ministères qu’il obtiendrait. Grâce, aussi, aux nationalisations.

Dès lors, le P.C. se devait de rester inflexible sur le « Programme commun ». Il n’a pas durci son attitude, comme le lui reprochent les socialistes ; il est simplement resté dans la logique de l’accord conclu en 1972 par des partis qui n’avaient alors aucune chance de gouverner.

L’ÉPREUVE DE VÉRITÉ

Là, se trouve l’origine de la rupture. Une chose est de mettre au point une brochure de propagande, de forger un beau mythe quand on sait que les promesses n’ont aucune chance d’être tenues et que le mythe n’est pas près de se réaliser. Autre chose est de se préparer à gouverner, en héritant d’une situation économique catastrophique et pour le bénéfice d’un électorat rassemblé à grands frais. Les municipales ont été pour les socialistes, l’épreuve de vérité : il ne s’agissait plus d’aligner des critiques percutantes et des discours généreux. D’où le vertige devant l’échéance prochaine et l’angoisse de perdre une clientèle de cadres hostiles à une forte compression de la hiérarchie des salaires, ainsi que le soutien de milieux hostiles à une politique de nationalisations méthodiquement pratiquée.

Ainsi, le Parti Socialiste n’est pas socialiste et ne l’a jamais été. Nous pensions qu’il jetterait le masque une fois qu’il serait parvenu au pouvoir : il n’a pas attendu cette échéance pour avouer qu’il souhaitait devenir, comme autrefois, Léon Blum, « l’honnête gérant » de la société capitaliste. Car la nationalisation telle que la conçoit M. Mitterrand est une imposture : grâce à l’organisation des grands groupes en filiales, elle ne toucherait que les sociétés mères, laissant à ce qu’on appelle l’initiative privée l’essentiel de l’activité économique. Sans doute, au fil des négociations, les socialistes avaient consenti à la nationalisation des filiales possédées « seulement » à 98% et de quelques entreprises « stratégiques ». Mais ces concessions étaient, évidemment insuffisantes et le Parti communiste a eu raison de dire que seule la nationalisation de toutes les filiales des groupes permettrait un contrôle effectif de leur activité et une limitation de la puissance du capitalisme.

Qu’on me comprenne bien. Je ne prétends pas que la nationalisation est la solution. Je dis que le Parti Communiste est simplement logique avec lui-même lorsqu’il demande qu’on aille jusqu’au bout des principes posés par le « Programme Commun ». Et que les socialistes se moquent du monde lorsqu’ ils prétendent faire des réformes de structures sans se donner les moyens de les réaliser. La main sur le cœur, M. Mitterrand et ses amis proclameront qu’ils entendent défendre la libre entreprise, la libre concurrence, la libre initiative, espérant ainsi se voir retirer l’étiquette « collectiviste » qu’on leur colle depuis des années. Ce n’est là qu’une habileté destinée à obscurcir encore un faux débat.

Car la liberté d’entreprendre n’existe plus dans un système dominé par la puissance financière, car la libre concurrence est un leurre dans une économie dominée par les groupes. La preuve ? C’est justement la liste impressionnante des filiales des grandes sociétés qui a été publiée dans la presse : par le jeu des concentrations, des absorptions, des prises de contrôle, c’est l’essentiel de l’activité économique qui est en train de passer sous le contrôle de quelques banques d’affaires qui achètent et vendent, qui s’allient et se font la guerre dans le seul but d’assurer la rentabilité de leurs capitaux, d’étendre encore leur puissance, d’assurer leur pouvoir sur l’économie.

QUELLE NATIONALISATION ?

Doit-on défendre cela au nom de la liberté des entrepreneurs et des salariés ? Mais les P.D.G. ne sont que des marionnettes, et les travailleurs des pions qu’on achète et qu’on vend avec les murs sans se soucier de leurs intérêts et de leurs désirs. Doit-on défendre cela au nom de l’efficacité et de la patrie ? Mais la fortune anonyme provoque un désordre profond, ne se souciant ni de l’efficacité ni de la rationalité d’un système conçu pour faire tourner l’argent. Mais la fortune vagabonde se moque de la nation et de son industrie, dès lors que l’on peut gagner plus encore et plus sûrement en Malaisie ou en Corée.

Quels que soient les programmes électoraux, les démagogies et les intérêts partisans, il faudra bien se résoudre à détruire ces gigantesques concentrations de puissance, à nationaliser ces groupes — c’est-à-dire, au sens strict du mot, les rendre à la nation. Ce que ne peuvent faire ni les socialistes complices du pouvoir financier, ni les communistes qui veulent confisquer leur puissance dans le seul intérêt de leur Parti, ni les jacobins qui voudraient étendre l’emprise bureaucratique de l’État à des secteurs qui souffrent déjà de l’incompétence et de l’irresponsabilité.

Car il est possible de nationaliser sans étatiser. Il est possible de libérer les entreprises des groupes financiers et des partis politiques. Pourquoi ne pas transférer la propriété du capital aux salariés des entreprises ? Pourquoi ne pas envisager que ces salariés, comme aujourd’hui les actionnaires, élisent le conseil d’administration ? La puissance des banques serait détruite, et la dictature des partis ne serait plus à craindre. Cette auto-gestion est une des révolutions nécessaires. Mais comment un État prisonnier des intérêts financiers et accaparé par les partis permettrait qu’elle s’accomplisse ?

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Editorial du numéro 254 de « Royaliste » – 6 octobre 1977