La crise qui touche la monarchie britannique ne se réduit pas à l’étalage de la vie privée du prince et de la princesse de Galles. Elle est en étroite correspondance avec celle qui affecte la Grande-Bretagne et marque un inquiétant oubli de la fonction politique. Nous avons demandé à Stéphane Bern, observateur attentif des monarchies européennes, de faire le point.

Royaliste : Qu’en est-il de la monarchie britannique ? Les démêlés conjugaux de prince Charles et de Lady Diana sont-ils un événement médiatique, ou traduisent-ils une crise de l’institution ?

Stéphane Bern : Il est évident que la monarchie britannique traverse actuellement une crise grave, qui correspond à une crise générale, à la fois politique, religieuse et sociale. Plus précisément, tous les aspects de cette crise générale se recentrent sur la monarchie dans la mesure où le système britannique des classes fait que chaque groupe regarde toujours vers le haut : l’ouvrier regarde le contremaître, qui regarde le col blanc, qui regarde vers l’establishment, lequel regarde la Reine, clef de voûte de cet édifice.

Royaliste : Quels sont les principales caractéristiques des crises que vous évoquez ?

Stéphane Bern : Commençons par la crise politique. Autrefois, les Conservateurs servaient la Reine, et non pas leurs intérêts particuliers. Quand ils en avaient terminé avec le pouvoir, ils retournaient s’occuper de leurs terres. Depuis Margaret Thatcher, la politique est devenue une profession et les Conservateurs, tout attachés qu’ils sont à leur carrière, n’ont plus le souci de la Couronne, ni la volonté de la protéger en préservant le mystère de la monarchie qui était, selon Bagehot, la condition de sa survie. Dans le domaine religieux, les difficultés conjugales de Charles et Diana ont relancé le débat sur l’Église anglicane et sur ce qu’elle représente : que signifie pour le roi sacré la défense de la foi, et de quelle foi s’agit-il puisqu’il n’y a plus que 5 % d’anglicans pratiquants dans un pays qui compte d’importantes minorités musulmanes et catholiques ? Quant à la crise morale, vous savez que le fameux retour aux valeurs fondamentales prôné par les Conservateurs n’a pas évité le développement de diverses catégories de scandales. Il serait stupide de croire que la monarchie britannique pourrait être épargnée : la famille royale est à l’image de toutes les familles d’un pays qui détient le record européen absolu du taux de divorce et du nombre de mères célibataires. De plus, comme la Reine le rappelait récemment, toutes les institutions sont aujourd’hui soumises à la critique et la monarchie n’échappe pas à la règle. De fait, on a transgressé un tabou vieux de cent ans, qui opposait la barrière de la sacralité et des rituels à toute investigation du fameux mystère royal.

Royaliste : Il y a donc mise en question de la monarchie ?

Stéphane Bern : Plutôt que la monarchie elle-même, c’est son évolution qui est mise en question. On se demande notamment comment des princes qui ne sont plus exemplaires quant à la moralité bourgeoise vont désormais assumer leur tâche. Or les scandales privés occultent complètement la fonction politique des princes : dans le tintamarre médiatique, on ne se rend plus compte de ce que signifie la fonction royale, on oublie l’essence de la monarchie.

Royaliste : Mais pourquoi le prince Charles contribue-t-il à l’excitation médiatique en déballant lui-même sa vie la plus privée ?

Stéphane Bern : Charles souhaite restaurer son image publique, chose tout à fait nouvelle puisque les princes n’ont pas besoin de se fabriquer une « image de marque ». Cela signifie qu’il est entré dans le « star system », tout comme sa femme qui est devenue une vedette des médias, à tel point que le prince de Galles en a pris ombrage. On assiste donc à une rivalité médiatique, et Charles a commis une faute en s’engageant dans cette voie. Mais il faut aussi souligner que le déballage par le prince Charles de sa vie privée marque aussi une volonté de dire la vérité : il a voulu prendre à témoin son peuple, et c’est pour cela qu’il a fait le livre-confession qui provoque actuellement un vif émoi. Je ne suis pas convaincu que cette volonté de transparence soit une bonne chose : si les princes et les rois montrent les mêmes faiblesses que nous, s’ils se comportent exactement comme tous les citoyens, on va leur demander pourquoi ils coûtent si cher à l’État avec leurs palais et leur liste civile. La volonté de transparence conduit la monarchie anglaise sur la voie de la monarchie modeste, à la Scandinave, et c’est bien l’intention de Charles que de moderniser la monarchie britannique en réduisant la famille royale à sa dimension première (le roi, la reine, leurs enfants) par éviction d’une trentaine de cousins par trop coûteux. Charles veut aussi s’attaquer à l’establishment, pour mieux s’appuyer sur la base populaire de la monarchie. Et il est vrai que le prince de Galles bénéficie d’une large popularité en raison de son action sociale. Il y a donc du pour et du contre dans le grand déballage auquel nous assistons. Le contre, c’est que les Anglais ne veulent pas d’une monarchie simple, dépouillée, sans faste, sans protocole, qu’ils ne veulent pas d’une « cour minable ».

Si un nouveau sentiment républicain se manifeste actuellement, c’est parce que les Britanniques reprochent à la monarchie de ne plus tenir son rang, de ne plus se situer au-dessus des controverses. Le pour, c’est que la monarchie britannique a toujours su évoluer. J’insiste sur le fait que la monarchie dans sa forme actuelle a cent ans : elle date de la reine Victoria, qui a voulu transformer la famille royale en parangon de toutes les vertus afin qu’elle soit le miroir de la bourgeoisie britannique. Mais souvenons-nous de la longue ligne de rois qui, avant Victoria, ressemblaient à tout sauf à des séminaristes anglicans ! Cette morale bourgeoise, que la reine Élisabeth a voulu incarner à son tour, a correspondu à une réalité sociale. Reste à savoir si cette même morale peut continuer à définir la monarchie de demain. La monarchie britannique a toujours su s’adapter aux circonstances ? Il ne sert à rien de regretter que les enfants de la famille royale soient plus les enfants de leur siècle que ceux de leurs parents – à condition que le problème privé n’occulte pas la fonction politique de la monarchie.

Royaliste : Le prince de Galles saisit-il cet enjeu majeur ?

Stéphane Bern : Oui. Le prince Charles veut tout à la fois moderniser la monarchie et rappeler la fonction politique des princes. Il souhaite une monarchie beaucoup plus active, beaucoup plus proche des gens. Pour lui, les palais et les carrosses n’ont aucun sens si le peuple britannique est composé de chômeurs, de sans-abri et de laissés-pour-compte. Par rapport à cet enjeu, ses relations avec lady Diana paraissent anecdotiques. Le drame de la princesse de Galles, c’est qu’elle a cru vivre un conte de fées en épousant Charles. Mais la monarchie n’est pas un conte de fées, Charles n’était pas le prince charmant et il n’était pas question, pour l’héritier de la Couronne, de faire un mariage d’amour. Comme ses ancêtres, le prince de Galles s’est marié par obligation, afin de donner des héritiers au royaume. De ce point de vue, Diana était un bon choix : elle descendait d’un roi d’Angleterre, sa famille était proche de la famille royale et elle n’avait pas de passé amoureux. La malheureuse s’est retrouvée dans une institution où l’on demande aux membres de la famille de sacrifier leur vie privée sur l’autel de la monarchie : tel est le rôle des princes, leur raison d’être. Diana n’a pas compris qu’en épousant le prince Charles elle se mariait, si j’ose dire, avec 58 millions de Britanniques. Elle a réagi en femme blessée et dit qu’elle était malheureuse, alors qu’on lui demandait de se comporter en princesse de Galles. Bien entendu, la presse s’est ruée sur l’affaire, mais on ne saurait accuser les journalistes : si la princesse n’avait rien dit, il n’y aurait pas eu d’articles sensationnels. N’oublions pas non plus que la reine elle-même s’est prêtée au spectacle médiatique en acceptant par deux fois, en 1969 et en 1992, de laisser filmer son intimité. Lorsqu’on montre une reine en train de faire griller des saucisses, il ne faut pas s’étonner que la mystique royale ne soit plus opérante. C’est pourquoi Charles veut inventer une nouvelle mystique royale, et il a raison de souligner que l’efficience de la monarchie ne s’est jamais mesurée à l’aune de la vertu des princes.

Royaliste : Jusqu’où le prince Charles ira-t-il ?

Stéphane Bern : Il y a une vraie question quant à la personnalité du prince Charles. Il fait ses révolutions aux marches du trône, d’une certaine manière il demande à sa mère de partir puisqu’il affirme pouvoir faire mieux qu’elle, mais en même temps il transgresse les règles qui contraignent les princes à éviter toute controverse publique et qui leur interdisent de critiquer la reine. C’est aller vite et frapper fort. Reste à savoir si le prince Charles ne fera pas comme Édouard VII qui se promenait dans le Pays de Galles en répétant qu’il fallait absolument faire quelque chose pour les pauvres, et qui est finalement parti en France avec la femme qu’il s’était choisie. A partir du moment où le prince Charles érige ses propres sentiments en règle de gouvernement, on peut se demander si lui-même ne sera pas pris au piège de sa propre argumentation et s’il saura se montrer à la hauteur de ce qu’il prétend. Charles reconnaît que sa conception exposera la monarchie à de très vives critiques, et qu’il portera l’entière responsabilité de l’échec. Il envisage qu’un référendum puisse sanctionner son action, et admet qu’il puisse y avoir une alternative républicaine à la monarchie. Encore faudrait-il se souvenir de la fonction politique de la monarchie, récemment rappelée par le prince Philip ; elle assure l’indépendance du chef de l’État, elle symbolise l’unité nationale, elle incarne l’identité de la nation. Pour que le choix soit clair, il faut qu’un vrai débat s’ouvre sur la fonction politique de la monarchie.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 630 de « Royaliste » – 14 novembre 1994