La question de la royauté ne relève pas d’une internationale royaliste mais de la relation qui s’établit entre un prince qui incarne la dynastie nationale et un peuple qui décide, ou non, de placer ses espoirs en lui. Le roi Siméon II est en tête des intentions de vote pour les élections législatives qui se dérouleront en juin prochain dans son pays. Le rôle que ce roi francophone et francophile pourrait être appelé à jouer paraît utile au développement de la Bulgarie et à l’équilibre du Sud-Est européen. C’est pourquoi nous avons sollicité un entretien que le roi a eu la bienveillance de nous accorder.

 

Royaliste : Sire, le peuple bulgare a beaucoup souffert au cours du siècle passé et il ne semble pas encore sorti de ses épreuves. Pourriez-vous nous dire comment vous ressentez la situation actuelle ?

 

S.M. le roi Siméon : Il serait prétentieux de porter un jugement d’ensemble ! Mais j’ai l’impression que reparaissent beaucoup de traits caractéristiques, qui avaient été effacés pendant les cinquante ans du système précédent. Depuis que je peux rencontrer librement mes compatriotes, ce qui fait maintenant une douzaine d’années, je constate qu’il suffit de tendre la main au peuple bulgare pour qu’il se sente touché, rassuré. A travers les bouleversements considérables qui ont eu lieu, il est vrai qu’il y a en ce moment une recherche inquiète de l’identité. Après la longue période d’« amitié indéfectible » avec Moscou, la Bulgarie s’est complètement tournée vers l’Europe des Quinze, dans l’attente de l’élargissement de l’Union européenne. Voilà un changement de perspectives qui déboussole mes compatriotes. Mais les échanges avec les autres pays se développent, il y a beaucoup de discussions, on regarde beaucoup la télévision et les mentalités évoluent. Il y a un retour à l’histoire, aux valeurs. Tout cela prend du temps !

 

Royaliste : Vous avez beaucoup aidé les émigrés bulgares pendant la période communiste. Quand vous êtes revenu pour la première fois dans votre patrie, avez-vous senti une différence entre ceux qui étaient restés et ceux qui s’étaient exilés ?

 

S.M. le roi Siméon ; Quand je suis rentré au pays, j’ai été accueilli avec un tel enthousiasme que je ne pouvais pas sentir de différence ! J’ai été très heureux, bien sûr, de ce mouvement. Mais je me suis méfié de mes propres réactions car les suites de cet élan populaire en ma faveur pouvaient être imprévisibles. A ce moment-là, il y avait un gouvernement néo-communiste démocratiquement élu. Mais quand j’ai dit aux Bulgares qui me manifestaient leur sympathie que je les avais compris, ce fut un vrai délire ! J’ai su à ce moment-là que nous parlions si je puis dire le même langage.

Je crois aussi que le souvenir de mon père a beaucoup contribué à la chaleur de ces retrouvailles. Cela dit, il ne faut pas croire que les choses ont été simples depuis mon retour. Il est vrai que, depuis deux ou trois mois, je suscite dans l’opinion publique un courant d’adhésion important et mesurable. Mais cela fait cinquante ans que je travaille et que je me prépare à remplir ma tâche, au service de mon pays. Le peuple bulgare ne se mobilise pas aussi facilement qu’il y parait aujourd’hui. Il y a en lui beaucoup de sagesse, une perception aiguë des personnages politiques et des qualités qu’ils s’attribuent. Mais il y a aussi ce que j’appelle le « national-nihilisme » : nous nous auto-critiquons, nous procédons à la démolition de nous-mêmes, nous nous persuadons que le pays ne vaut rien ! Puis, subitement, nous nous rendons compte que la Bulgarie est un pays merveilleux, que le peuple est formidable, et que nous pourrions développer des capacités considérables s’il y avait quelque chose pour les mobiliser.

 

Royaliste : Quant à l’identité nationale, les musulmans bulgares constituaient à l’époque communiste un groupe méprisé, maltraité et victime de persécutions spécifiques. Quelles sont, aujourd’hui, les relations entre la majorité, de religion orthodoxe, et ces musulmans ?

 

S.M. le roi Siméon : Dans notre pays, nous avons une particularité, pour ne pas dire une chance : les musulmans sont de trois provenances. Il y a les Bulgares qui se sont convertis à l’islam au cours des cinq siècles de présence ottomane, les Turcs qui sont restés en Bulgarie après l’indépendance, et puis une partie de nos Roms qui sont également de religion musulmane.

Cet ensemble constitue 13 % de la population. Mais les citoyens de religion musulmane ne sont pas groupés dans une seule partie du pays – encore moins à la frontière turque – et le fait que nous n’avons pas été chrétiens déclarés pendant cinquante ans, à cause du poids du marxisme, a l’avantage de faciliter les relations entre les confessions. Il n’y a pas une crispation orthodoxe qui s’identifierait au nationalisme.

De plus, le chef de file du Mouvement pour les Droits et les Libertés (MDL), Ahmed Dogan, est un personnage tout à fait exemplaire, c’est un véritable homme d’État qui est tout à fait conscient de la « bulgaricité » des citoyens musulmans. Je tiens d’ailleurs à souligner que le MDL n’est pas un « parti turc », pour les raisons historiques que j’ai dites, ni un « parti musulman » puisque certains adhérents ne sont pas musulmans.

 

Royaliste : Quelles sont vos relations avec Ahmed Dogan ?

S.M. le roi Siméon : Nos relations sont excellentes, et je suis toujours heureux de retrouver mes compatriotes musulmans. Il y a peu de temps, j’étais avec ma fille à une fête qui rassemblait trois mille personnes autour d’une célèbre chanteuse turque et nous étions tous enchantés de ce moment passé ensemble.

Royaliste : Le peuple bulgare souffre manifestement des conditions dans lesquelles se déroule la transition entre le collectivisme et une économie d’échanges libres. Quelle est votre regard sur cette situation ?

 

S.M. le roi Siméon : Nous avons beaucoup pataugé ! Personne n’est « professeur es transition », surtout après une période totalitaire. Je tiens à souligner combien la vie est difficile pour l’ensemble des retraités et pensionnés, et pour tous ceux qui sont au chômage. La privation d’emploi est d’autant plus difficile à supporter que le chômage était réduit à très peu de chose sous le régime communiste (le chiffre officiel, invariable, était de 15 000 personnes), et la population s’est habituée à cette situation de plein emploi d’un genre très particulier.

Il y a maintenant 700 000 chômeurs. C’est là un bouleversement de la société. Beaucoup de ceux qui ont vécu sous le communisme sont écrasés par ce fait et ne tentent même pas de réagir. Souvent, à Madrid, des gens viennent me demander un travail. Je ne demande pas mieux, mais comment voulez-vous que je fasse ! Il faut bien entendu développer l’offre d’emplois dans l’économie. De ce point de vue, la situation n’est certes pas désespérée car de nombreuses entreprises se créent.

Mais les Bulgares qui ont mon âge ou qui sont un peu plus jeunes que moi savent qu’ils appartiennent, hélas, à une génération brimée, gâchée, hors du jeu. Ceux qui ont une quarantaine d’années se débrouillent à peu près, et je vois avec plaisir que ceux qui ont une vingtaine d’années constituent cette « génération internet » qui fait preuve d’une énergie magnifique. Je suis donc plein d’espoir mais, j’y insiste, beaucoup de retraités sont dans une situation terrible. Il y a quelques mois, un vieux médecin (il a 94 ans), personnage tout à fait merveilleux, me disait qu’il allait prendre ses « quartiers d’hiver ». Nous étions en novembre. Je lui ai demandé où il allait habiter et il m’a répondu qu’il restait dans son appartement mais qu’il allait s’installer dans sa salle de bain parce qu’elle avait l’avantage d’être chauffée par un tuyau de l’immeuble. Mon ami n’avait pas la possibilité de chauffer son appartement. On voit cela, dans l’Europe de l’an 2000 ! Comment ne pas avoir la gorge serrée ? Tel est le coût de la transition, qui a profité aux petits malins et aux gros escrocs, organisateurs du capitalisme le plus sauvage qui soit.

 

Royaliste : La nation bulgare est-elle prête à jouer un rôle dans l’équilibre du sud-est européen, plus particulièrement par rapport à la guerre civile qui a commencé en Macédoine.

S.M. le roi Siméon : Nous avons des complexes parce qu’on nous reproche d’avoir été nationalistes par moments. Par ailleurs, nous regardons vers l’Union européenne et l’intégration à cet ensemble parait prioritaire. Cela fait que les choses se sont jusqu’à présent bien passées : les grandes puissances ont apprécié l’attitude de la Bulgarie pendant la crise du Kosovo, et il en est de même au moment où se développe la crise macédonienne. Il est vrai que la Bulgarie constitue un élément de stabilité dans le sud-est de l’Europe, et notre diplomatie souhaite que la situation puisse évoluer dans un sens pacifique.

Royaliste : Beaucoup, à l’ouest de l’Europe, ont tendance à fondre la Bulgarie dans cette « poudrière balkanique » qui n’en finit pas d’exploser en de multiples conflits. Qu’est-ce qui marque la différence entre votre nation et les pays voisins ?

 

S.M. le roi Siméon : Sans doute le fait que certains de nos voisins sortent d’une fédération qui manquait de solidité. L’ancienne Yougoslavie était lourde de tendances centrifuges qui se sont révélées de la manière que vous savez. Peut-être sommes-nous trop petits pour subir des tensions de ce genre. Il n’y a pas de conflits ethniques en Bulgarie, et nous n’avons pas de revendications territoriales. La République de Macédoine existe, elle peut maintenir un équilibre entre l’actuelle Yougoslavie, la Turquie et la Grèce et nous ne sommes pas concernés par les affrontements qui ont lieu dans les régions habitées par de nombreux albanophones. Bien sûr, le conflit se déroule tout près de notre pays, et il faut redouter, surtout en période électorale, l’apparition de passions nationalistes qu’il est toujours facile d’exploiter. J’espère que nous saurons garder notre sagesse, et je m’efforce de préserver les sentiments pacifiques qui nous animent.

 

Royaliste : Qu’en est-il, aujourd’hui, des relations entre la Bulgarie et la France ?

 

S.M. le roi Siméon ; La Bulgarie fait partie de l’ensemble francophone, grâce au président Jelev et au président Mitterrand. Pour nous, c’était la première adhésion à une grande organisation internationale et cela nous a beaucoup aidé. Mais la présence française pourrait être plus importante dans notre pays. Sans qu’il soit besoin de faire de gros efforts financiers, les résultats pourraient être très appréciables dans le domaine des relations culturelles. Je m’efforce de rapprocher nos deux pays et je suis persuadé que, sur le plan des échanges économiques, les entreprises françaises n’ont pas encore saisi les avantages que représente notre pays – dans des secteurs tels que la pharmacie, l’agroalimentaire ou le tourisme. Encore faudrait-il renforcer notre cadre législatif et montrer, plus généralement, à quel point la Bulgarie peut être un pays accueillant.

 

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Propos recueillis par Yvan Aumont et Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 773 de « Royaliste » – 28 mai 2001.