Professeur de science politique, Sami Naïr compte parmi les meilleurs connaisseurs de l’Algérie contemporaine. Les analyses qu’il a bien voulu nous présenter sont d’une telle importance que nous les publions dans deux numéros successifs. L’entretien qu’on va lire concerne la genèse du conflit qui déchire actuellement l’Algérie. Le prochain portera sur les solutions possibles.

Royaliste : Quel est selon vous le facteur primordial de la crise algérienne ?

Sami Naïr : Certains disent que le problème est fondamentalement culturel, et insistent sur la crise d’identité. D’autres soulignent le blocage politique, qui tient à l’égoïsme et à l’aveuglement de l’élite privilégiée. Ces deux aspects sont assurément importants, mais je pense quant à moi que le facteur essentiel de la crise est d’ordre social.

On ne peut pas comprendre les événements qui meurtrissent l’Algérie en se référant seulement à l’arrêt du processus électoral en 1991. Il faut revenir à l’acte fondateur de la crise, c’est-à-dire à l’explosion sociale de 1988. C’est à ce moment que tout le système mis en place par Boumediene, renforcé par Chadli et par la classe dirigeante, s’est littéralement désagrégé sous le poids de la rue, et en raison de la révolte des jeunes tout particulièrement.

Royaliste : Pourquoi les effets de cette révolution ont-ils été aussi décisifs ?

Sami Naïr : Il y a deux éléments fondamentaux : la crise à l’intérieur du système politique, et le fait que les révoltés ont été manipulés par les services secrets algériens. A l’époque, une lutte sourde opposait le président Chadli aux dignitaires du FLN. Il est aujourd’hui avéré que la manipulation a été faite par la Sécurité militaire, liée au président de la République, pour essayer de marginaliser les dignitaires du FLN, de mettre ce parti dans une situation difficile, et de créer ainsi des conditions favorables à la réélection de M. Chadli – qui pouvait dès lors apparaître comme l’homme qui allait démocratiser le régime algérien.

Mais cette manipulation à l’intérieur du système politique faisait fi de la profondeur de la crise algérienne. Et si les jeunes ont été effectivement manipulés, le pouvoir n’a pas pu contrôler le mouvement qui a conduit à une critique globale, et les dirigeants du pays furent douloureusement surpris lorsqu’ils s’aperçurent que la société était dressée contre eux. J’insiste sur ce point car l’Algérie se trouve aujourd’hui dans la même situation qu’en 1988 puisque les contradictions révélées cette année-là n’ont pas été résolues, et qu’il y a toujours une confrontation entre l’armée et la société algérienne à travers ses diverses composantes sociales et culturelles.

Royaliste : En quoi l’armée joue-t-elle en Algérie un rôle spécifique ?

Sami Naïr : Si partout l’État a son armée, en Algérie il existe une armée qui a son État. L’armée est bien sûr une force militaire, mais c’est d’abord et essentiellement un groupement d’intérêts économiques extrêmement puissant, qui plonge ses racines dans l’ensemble de la société. Depuis la prise du pouvoir par le colonel Boumediene en 1965, l’armée est même la force principale du système économique et politique algérien puisque tous les postes importants, dans tous les domaines et à tous les échelons, ne peuvent être attribués sans l’autorisation des militaires. Chadli était l’expression de ce système, à cette différence que la perspective diplomatique et industrielle de l’Algérie des années Boumediene a été effacée par la prise de conscience des archaïsmes d’une société qui ne parvient plus à se développer.

Royaliste : Quelles étaient les revendications des révoltés de 1988 ?

Sami Naïr : Elles étaient surtout d’ordre social et éthique : les émeutiers voulaient un travail, un logement, la santé, l’éducation, ils dénonçaient l’attitude méprisante de la nouvelle bourgeoisie rapace et corrompue, sans valeurs ni projets, qui avait jeté le peuple dans une situation pire que celle de la colonisation. Réduits à néant, les révoltés voulaient réaffirmer leur dignité humaine et exigeaient l’égalité sociale. Ces revendications soulignaient la dualité de la société algérienne, et son caractère particulièrement insoutenable : 10 à 15 % des Algériens sont à tous égards bien intégrés dans la société et vivent d’ailleurs dans des quartiers agréables et protégés, alors que le reste de la population est à l’encan. La minorité privilégiée comprend les militaires, les technocrates, les fonctionnaires, mais aussi des ouvriers car avoir un travail est devenu un privilège ; les jeunes, et les paysans qui vivent dans les bidonvilles forment la très importante masse des exclus ; entre les deux groupes, il y a un système informel qui a masqué pendant quelques années cette dualisation de la société. Mais dès le moment où il s’est agi de rationaliser l’activité économique par la mise en place de politiques d’ajustement structurel, le système informel a connu une crise qui a révélé les deux espaces – celui, restreint, de l’intégration et celui, très vaste, de l’exclusion.

Royaliste : Quels sont les principaux signes de la crise sociale ?

Sami Naïr : L’emploi des femmes est le plus bas de l’ensemble du monde arabe, les jeunes représentent la moitié de la population, le chômage est considérable et il n’y a pratiquement pas d’emplois industriels créés depuis 1985, dans une société où le taux de croissance démographique est parmi les plus élevés du monde. De plus, à partir de 1986-87, Chadli a commencé à appliquer les directives du FMI, en développant comme dans bien d’autres pays le travail précaire – y compris dans le secteur public. Et c’est ainsi qu’en 1992, 60 % des travailleurs étaient soumis au travail précaire dans le public comme dans le privé ! Je n’ai pas besoin de souligner la gravité de la déstabilisation professionnelle qui a résulté de cette politique. Nous avons donc affaire à une société qui est déstructurée dans son système social et dans son identité.

Mais nous avons aussi affaire à la désagrégation des classes dirigeantes. Dans tous les autres pays arabo-musulmans (Égypte, Tunisie, Jordanie, Maroc), la dualisation sociale existe et l’intégrisme en tire avantage. Mais les élites au pouvoir sont unies sur l’essentiel. En Algérie, la désagrégation de l’élite s’est produite en même temps que la dualisation et la montée de l’intégrisme – ce qui s’est également passé au Soudan.

Royaliste : Comment se manifeste la désagrégation du système politique ?

Sami Naïr : Le système Chadli était un compromis stratégique entre la vieille bureaucratie national-populiste – qui tirait sa légitimité de la guerre le libération – et les jeunes officiers de l’armée formés en France, en URSS, dans les pays de l’Est, qui ont bénéficié d’importantes promotions, dans la hiérarchie militaire et par conséquent dans l’ensemble du système. Je n’oublie pas la Sécurité militaire, épine dorsale de ce système, qui a permis successivement la prise du pouvoir par Boumediene en 1965 et par Chadli en 1979… L’autre aspect du système Chadli, c’était ce milieu d’affairistes qui s’est développé à la jointure du secteur privé et du secteur public, à l’intersection de l’économie algérienne et de l’économie internationale pour constituer, en liaison avec l’armée, une  mafia politico-financière déployant ses tentacules sur l’ensemble du système et trouvant ses appuis dans les plus hautes sphères de l’État.

Bien des facteurs expliquent la désagrégation du système politique, mais il faut souligner tout particulièrement les effets de la mondialisation de l’économie : à partir de 1985- 86 il n’y a plus de rente pétrolière et l’État-rentier devient incapable de résoudre les problèmes de la société algérienne car la charge de la dette est plus importante que les revenus tirés du pétrole. D’où une crise de répartition des ressources et une exacerbation des conflits sociaux à l’intérieur du pouvoir, chaque groupe reprochant à tel autre de prendre plus que sa part d’un gâteau dont le volume s’est réduit.

Face à cette situation, l’élite au pouvoir va décider que le problème central de l’Algérie n’est pas l’intégration sociale des groupes exclus, ni l’éthique, mais la démocratisation. On va donc accepter le multipartisme, tout en estimant que le FLN allié ou opposé au mouvement intégriste pouvait encore dominer l’Algérie pendant une vingtaine d’années. Entre l’institution du multipartisme (1989) et le blocage du processus électoral (1991), la société va connaître un extraordinaire printemps démocratique : soixante partis se déclarent, la critique se développe et un débat de qualité s’organise. On discute intelligemment sur la nature du système politique, mais la question sociale reste au second plan.

Royaliste : Quelle est la stratégie des différents acteurs politiques à partir de 1989 ?

Sami Naïr : Chadli souhaitait élargir les bases du pouvoir en opérant une ouverture en direction de la bourgeoisie privée et des nouveaux capitalistes, qui paraissaient capables de résoudre le problème des PME et de relancer l’économie. Il voulait par ailleurs privatiser le secteur nationalisé, et affaiblir la vieille bureaucratie nationaliste qui contestait sa légitimité et défendait farouchement ses privilèges. Enfin Chadli a joué d’emblée la carte du mouvement islamiste, qui était contrôlé par la Sécurité militaire et qui ne s’opposait pas au libéralisme économique dont le président algérien était un fervent partisan.

Quant aux forces démocratiques, vous savez qu’elles sont constituées par des partis politiques (FFS, RCD) et par l’intelligentsia, qui occupe une place privilégiée dans le système algérien et qui n’a pas de projet social alternatif. Cette absence de projet social explique que la rhétorique démocratique soit rapidement apparue aux yeux de la population comme une affaire interne à l’élite privilégiée.

Quant aux islamistes, ils s’appuient sur les couches marginalisées – principalement sur les jeunes – mais aussi sur les petits commerçants qui sont très liés à la rhétorique islamiste, et sur les élites du secteur tertiaire marginalisées (techniciens, scientifiques) qui sont arabophones et qui n’ont aucune possibilité de s’intégrer dans un système qui fonctionne en français. De plus, les intégristes vont acquérir puissance et prestige en prenant en charge la société algérienne : en s’occupant de santé, en organisant la solidarité, en mettant les jeunes à l’école coranique, ils vont reconstituer le tissu social et répondre de manière religieuse à l’exigence éthique qui s’était exprimée. D’où le succès du FIS aux élections de 1991, qui provoque l’interruption du processus démocratique. L’Algérie entre alors dans une nouvelle phase, celle de la violence ouverte, qui n’est pas encore terminée.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 632 de « Royaliste » – 12 décembre 1994.