Prince héritier du Monténégro, Nicolas Petrovitch Niegosh est né en France et travaille à Paris. En 1989, il a redécouvert le peuple monténégrin à l’occasion du retour des cendres du roi Nicolas Ier et il s’est mis au service de sa patrie meurtrie par la guerre civile yougoslave. Son témoignage et son action ont une valeur exemplaire. Au Monténégro comme ici.

Royaliste : Monseigneur, votre histoire est celle d’un homme qui est tout à coup reconnu comme prince par un peuple qui habite un magnifique petit pays…

S.A.R. le prince Nicolas : Oui… Cela ressemble à un conte de fée. Hélas, l’histoire a tourné très vite au cauchemar : la guerre civile a éclaté sur le territoire de l’ancienne Yougoslavie et le Monténégro s’est trouvé confronté à une situation terrible, dans laquelle il s’est posé la fameuse question « to be or not to be ». Quant à moi, je suis architecte, je suis démocrate, j’aime Paris, mais je me suis trouvé confronté à une situation dans laquelle j’ai pu peser ce que représentait le poids d’un nom dans une société qui vit un drame.

Depuis quatre ans, je me suis rendu compte que, même si je ne le voulais pas, même si ce n’était pas mon choix personnel, il fallait que je fasse mon devoir dès lors que mon nom pourrait être utile au Monténégro comme il l’a été pendant bien des années. Cela, je ne pouvais pas le refuser au peuple monténégrin. Que les choses soient bien claires : je ne suis pas royaliste, je préfère avant tout mon métier d’architecte, mais si les Monténégrins veulent que je devienne roi, je le serai.

Royaliste : Pourriez-vous nous dire quelques mots de l’histoire du Monténégro ?

S.A.R. le prince Nicolas : Le Monténégro est de ces pays qui n’ont que des limbes d’histoire parce qu’ils n’ont pas connu de stabilité et de continuité. Je ne porte pas un jugement de valeur, c’est une question de fait. Comme les autres pays yougoslaves, l’histoire du Monténégro est devant lui.

Comme ses voisins des Balkans, le Monténégro a commencé à se constituer au Moyen Age, puis a connu le destin des Balkans qui, comme vous le savez, ont été partagées plusieurs siècles durant entre les empires autrichien et ottoman. C’est une très longue période qui ne saurait être comparée à une occupation militaire : les habitudes de vie se sont modifiées, la langue a changé, et l’influence de la civilisation dominante a été si profonde qu’elle explique encore aujourd’hui les conflits qui déchirent la région.

Comme les pays voisins, le Monténégro a subi l’occupation ottomane, mais il y a toujours eu dans le peuple un noyau de résistance. C’est là une situation historique exceptionnelle : imaginez qu’on découvre dans deux siècles, aux États-Unis, une tribu indienne qui n’aurait jamais été en contact avec la civilisation américaine ! Pendant cinq siècles, grâce au courage d’habitants favorisés par le relief montagneux, le Monténégro a représenté, pour les autres Slaves et notamment pour les Serbes, une tradition de liberté. Puis, au XIXe siècle, les Slaves du Sud ont reconquis leur indépendance et formulé un projet fédéraliste pour la Yougoslavie. L’unité s’est faite après 1918, autour de la monarchie des Karageorgevitch, et avec une prépondérance serbe qui a été très mal supportée.

Ainsi au Monténégro : le prince Nicolas régnait sur le pays depuis 57 ans, il avait modernisé le pays, marié ses filles à toutes les familles royales d’Europe, et fait de Cetinje une véritable capitale. Naturellement, le prince Nicolas s’était porté au secours de la Serbie attaquée par l’Autriche, et ses troupes ont protégé la retraite de l’armée serbe vers la mer. En 1916, le Monténégro a été envahi par les Autrichiens, et la famille royale s’est repliée en Italie pour y poursuivre le combat. Mais quand le Monténégro a été libéré par les troupes françaises, les Serbes se sont empressés d’organiser une assemblée qui a voté l’annexion du pays à la Serbie et prononcé l’exil de la famille royale qui s’est installée à Paris avec le gouvernement.

Au Monténégro, la résistance à l’armée d’occupation serbe provoqua une petite guerre civile jusqu’en 1923-1924 dont on n’a guère parlé. Puis le Monténégro a souhaité s’intégrer loyalement à la Yougoslavie. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Allemands et les Italiens ont beaucoup joué sur les divisions internes à la Yougoslavie, en s’appuyant sur de petits groupes comme les Oustachis croates, et encouragé des massacres de nature génocidaire. Les Allemands ont d’ailleurs proposé à mon père de revenir au Monténégro, alors qu’il était interné comme otage diplomatique en Allemagne : les pressions ont été fortes, celles de Ciano, des Nazis, de la reine d’Italie, mais mon père a naturellement refusé.

Royaliste : Comment analysez-vous la guerre civile qui fait rage aujourd’hui ?

S.A.R. le prince Nicolas : La violence qui s’est déchaînée en Yougoslavie ne s’était jamais produite dans l’histoire, du moins avant la Seconde Guerre mondiale. Il est arrivé que des Croates et des Serbes combattent dans des armées adverses, comme mercenaires chez les Turcs ou chez les Autrichiens, mais il n’y avait jamais eu de haine entre des peuples qui vivaient mélangés les uns aux autres. La crise yougoslave n’est pas la résurgence d’une histoire ancienne, le retour à de vieilles traditions de lutte, mais au contraire un phénomène moderne : autrefois, on occupait les pays pour en tirer profit, donc on ne tuait pas la population locale qui y travaillait. Le nettoyage ethnique est une pratique moderne, cette folie est un héritage du nazisme, c’est le nazisme qui reparaît au sortir du système totalitaire communiste qui avait complètement refoulé ce qui s’est passé pendant la guerre.

J’ajoute que les églises catholique et orthodoxes, loin d’être des facteurs d’apaisement, cultivent l’esprit de revanche et les haines : ainsi l’évêque de Cetinje qui a accueilli à Noël dernier le « commandant Arkan », qui est un des principaux criminels de guerre serbes, ainsi les évêques catholiques croates qui demandent la béatification du cardinal Stepinac qui fut une des figures de la collaboration pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais il ne faut pas oublier non plus les terribles responsabilités des dirigeants politiques serbes, croates, bosniaques, monténégrins, qui ont tous été membres du Parti communiste, et qui se sont reconvertis dans le nationalisme sans que l’ancien système soit en rien modifié : pas un commissaire de police n’a bougé, ce sont toujours les mêmes fonctionnaires qu’il faut solliciter pour avoir une place. Tous vous diront qu’ils n’ont jamais été communistes, ou qu’ils ont changé d’avis, mais les structures de pouvoir sont restées en l’état. Il est donc très essentiel de faire la différence entre les régimes serbe, croate, etc. et les peuples : en  Serbie, comme en Croatie, le peuple souffre et il y a des gens formidables qui sont menacés parce qu’ils sont démocrates et partisans de la paix : à Zagreb on les fustige comme « yougo-nostalgiques », à Belgrade comme anti-serbes.

Royaliste : Dans la crise yougoslave, quelle est actuellement la situation du Monténégro ?

S.A.R le prince Nicolas : Au Monténégro, beaucoup de gens désirent ne plus être associés systématiquement à la politique du régime de Belgrade sans pour autant se séparer de la Serbie. Le Monténégro est un petit pays, mais c’est un pays qui compte sur le plan spirituel, et qui comptera dans la prochaine phase du conflit qui sera le conflit direct avec les Albanais du Kosovo. J’insiste : si on ne trouve pas de moyen de dialoguer au Kosovo, il y aura nécessairement un conflit. Or le Monténégro peut jouer un rôle modérateur, puisqu’il a 16 % d’Albanais sur son territoire qui revendiquent la nationalité monténégrine et qui ne pourront jamais se considérer comme serbes. C’est redire une fois de plus que le principe de l’État ethnique est une impossibilité qui conduit à une guerre sans merci : un conflit au Kosovo aurait des répercussions en Macédoine, où il y a beaucoup d’Albanais, la Bulgarie se trouverait nécessairement impliquée, et la Grèce aussi. C’est cette logique infernale qu’il faut éviter.

Ainsi, il y a tout au courant au Monténégro qui réclame que le pays dispose de sa liberté d’action, mais cela ne doit pas être interprété comme une volonté anti-serbe d’indépendance. Revendiquer l’indépendance, cela voudrait dire qu’on est anti-yougoslave, et hostile à une future confédérartion de nations démocratiques. Car après cette politique nationaliste qui conduit à un désastre, il faudra envisager une confédération démocratique pour les Slaves du Sud et, au-delà pour toutes les nations des Balkans. Le Monténégro ne peut pas se dissocier de la crise yougoslave, il doit jouer un rôle important dans sa résolution, et c’est en ce sens que je m’efforce d’agir.

Royaliste : Mais le gouvernement ?

S.A.R. le Prince Nicolas : Le gouvernement est pris entre deux feux : il a été installé par le régime de Belgrade et il est complètement sous l’influence de Milosevic, mais d’un autre côté il sait qu’il ne peut avoir de survie politique au Monténégro s’il défend un projet de grande Serbie qui est inacceptable car il signifierait la disparition du Monténégro. Le gouvernement est donc obligé de tenir un discours sur la souveraineté du Monténégro, mais la télévision diffuse constamment la propagande de Belgrade – ce qui n’empêche pas une évolution très positive dans la population. Il est significatif que l’évêque du monastère de Cetinje, qui est partisan de la grande Serbie, se trouve maintenant très isolé. Un nouvel évêque monténégrin a d’ailleurs été proclamé par l’église orthodoxe monténégrine.

Royaliste : Pourriez-vous évoquer votre action ?

S.A.R. le prince Nicolas : Je milite pour que le Monténégro devienne une base humanitaire pour tous les pays en guerre – ce qui est facile car le pays dispose du port de Bar. Je plaide pour que la diplomatie occidentale s’aperçoive du rôle apaisant que le Monténégro pourrait jouer dans la crise balkanique et pour qu’on assouplisse l’embargo au fur et à mesure que le pays fera la preuve de volonté d’apaisement. J’agis aussi pour que l’on vienne en aide à une population qui vit dans des conditions très difficiles : dites-vous bien que des malades meurent tous les jours dans les hôpitaux monténégrins parce qu’il n’y a pas de pénicilline, que des gens meurent d’une grippe, entourés d’excellents médecins, faute de médicaments. Mais l’aide la plus élémentaire est soumise à d’énormes pesanteurs bureaucratiques. En octobre dernier, je suis venu au Monténégro avec une mission de Pharmaciens sans Frontières ; puis il a fallu constituer un dossier, attendre l’accord de la CEE pour le financement, faire la demande d’autorisation auprès du comité des sanctions de l’ONU, attendre la réponse… Alors que tout le monde est d’accord pour l’envoi de médicaments, trois mois se sont écoulés pendant lesquels des gens sont morts parce que les médecins sont dépourvus de l’indispensable. Toute mon action, au Monténégro et dans l’ensemble des Balkans, est tournée vers le rapprochement entre les peuples et le dialogue entre les chefs d’État : je n’ai pas d’autre vocation que d’être au service de la paix et de la démocratie.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 612 de « Royaliste » – 27 décembre 1993.