Pour apporter une conclusion – provisoire – à la longue série d’articles que nous avons consacrée à la politique culturelle de la France dans le monde, il nous a paru essentiel de demander à M. le Ministre de la Culture de bien vouloir prolonger les réflexions et les préoccupations qu’il exprimait lors de son discours de Mexico. Nous le remercions vivement d’avoir accepté de répondre aux questions de « Royaliste ».

Royaliste : Dans votre discours de Mexico, vous avez dénoncé l’internationale des groupes financiers et les produits culturels qu’elle répand massivement. Ces produits modifient-ils réellement les manières d’être, de vivre et de penser des peuples qui les consomment ?

Jack Lang : Je voudrais d’abord vous dire que j’ai lu en détail et avec beaucoup d’intérêt les derniers numéros de votre journal, et que les analyses que vous avez publiées à propos de mon discours de Mexico, sous la plume de Yves Landevennec, étaient d’une très grande clarté et témoignaient d’une profonde compréhension des propositions que j’ai faites à la Conférence sur les politiques culturelles organisées par l’UNESCO. Vos lecteurs connaissent le fond du débat et je ne m’étendrai pas sur ce sujet. Mais pour en revenir à votre question sur les effets que peut avoir sur l’homme l’absorption à haute dose des narcotiques de la sous-culture industrialisée, je vous répondrais volontiers – quitte à vous surprendre – à la manière de Georges Orwell, l’auteur de « 1984 », que c’était sur les gens les moins capables de la comprendre que la vision de Big Brother s’imposait avec le plus de succès. Ils avalaient simplement tout, et ce qu’ils avalaient ne leur faisait aucun mal, exactement comme un grain de blé qui passe dans le corps d’un oiseau sans être digéré … Le danger, c’est qu’à la longue on est mithridatisé. Ce qui est inquiétant, c’est que le phénomène devient planétaire. Avec les progrès de la technique et des médias au service des multinationales, le paysan gabonais, le cordonnier du Vaucluse et l’ouvrier maghrébin, auront bientôt dans la tête les mêmes modèles. Cette fiction n’est heureusement pas encore une réalité, mais il est temps de construire un monde de diversité et de liberté où chacun sera fier de son identité, où chaque pays affirmera, par ses propres créations, sa différence.

Royaliste : Quelle stratégie comptez-vous mettre en œuvre pour maîtriser les technologies nouvelles pour, comme vous le disiez, « s’emparer d’elles avant qu’elles ne s’emparent de notre conscience » ?

Jack Lang : François Mitterrand faisait observer très justement qu’aujourd’hui, avec les technologies nouvelles, les Français connaissent mieux les visages de Brejnev et de Reagan que celui de leur voisin de palier. Il est vrai que les technologies au lieu d’être des instruments de dialogue entre les citoyens instituent le plus souvent un type de consommation passive. Ce qu’il faut c’est maîtriser les techniques nouvelles pour gouverner l’avenir, les intégrer à la culture avant qu’elles ne s’imposent à elle de l’extérieur.

La télématique, les réseaux audiovisuels, la micro-informatique, les radios locales ont à ce titre un rôle primordial à jouer. Les nouvelles formes de communication qu’ils élaborent engendreront de nouvelles formes d’expression et de création. Après les expériences de médiathèques réalisées en 1982, le budget de 1983 devrait permettre d’engager une série d’opérations expérimentales visant précisément à donner aux nouvelles technologies un contenu et une dimension culturels.

Royaliste : La contamination de la langue française par l’anglais vous paraît-elle inquiétante ? Si oui, quelle est votre action dans ce domaine ?

Jack Lang : La manière la plus efficace à mon avis de lutter contre cette contamination, qui va de pair bien souvent avec un appauvrissement culturel, c’est de diffuser, à l’école et dans tous les lieux possibles, la parole des écrivains qui en sont les orfèvres, de donner, au plus grand nombre, accès à des œuvres littéraires de qualité, c’est-à-dire agrandir l’espace culturel. Je pense à Michel Tournier, à Marguerite Yourcenar, à Georges Perec, qui ont su donner vie et densité au langage et ont fait vibrer les mots sous leur plume. A ces noms j’en associe bien d’autres, y compris ceux des poètes et troubadours de la chanson qui participent à cette défense et illustration de la langue française.

Royaliste : Quelle est votre analyse de la crise des sociétés développées, et en quoi la culture peut-elle y porter remède ?

Jack Lang : Au nom de la « Crise », il y en a beaucoup qui d’avance baissent les bras, qui capitulent, impuissants devant ce qu’ils s’imaginent être les forces du destin. Nous pensons au contraire qu’il nous appartient de forger notre destin, de tenir tête à la crise en inventant des solutions nouvelles, en mobilisant et en stimulant les forces créatrices qui sont en nous. Dans cette lutte, la culture à un rôle clé à jouer. Elle doit être le moteur et l’élément dynamique de la relance économique.

Que le budget de la culture soit reconnu comme budget prioritaire montre bien que le gouvernement la considère comme un des fers de lance qui servira à débloquer la situation et à construire l’avenir.

Royaliste : A Mexico, vous avez plaidé en faveur d’une « polyphonie des cultures ». Par quelles mesures concrètes comptez-vous la favoriser ?

Jack Lang : Les actions que nous avons déjà menées en ce sens ne manquent pas I La France reste fidèle à sa vocation de terre d’asile et de Patrie des arts. De nombreux créateurs exilés, comme Milan Kundera ou Julio Cortazar, ont reçu la nationalité française. Monsieur Robert Bordaz, qui a été chargé de la préparation de l’Exposition, a mis sur pied une équipe d’architectes et de plasticiens, composée déjà de trois français et de trois étrangers. Cette équipe internationale a pour mission d’étudier les orientations d’aménagement et les principes d’organisation de l’Exposition Universelle.

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Entretien publié dans le numéro 370 de « Royaliste » – 25 novembre 1982