Depuis que SOS Racisme s’est fondé, en 1984, nous avons observé avec sympathie le développement de ce mouvement et participé avec lui à de très nombreuses actions et manifestations – notamment la campagne « 1989 pour l’égalité ». Nous sommes donc particulièrement heureux d’accueillir dans nos colonnes Fodé Sylla, nouveau président de SOS racisme, qui est à la fois un militant pleinement engagé dans la lutte contre l’exclusion et un observateur attentif de la crise sociale.

Royaliste : Pourriez-vous rappeler les conditions de la naissance et du développement de l’organisation que vous présidez ?

Fodé Sylla : SOS Racisme est né au milieu des années quatre-vingts, pour répondre à la montée du racisme en France, qui se manifestait notamment par des attentats contre les foyers d’immigrés. Notre mouvement a une particularité à laquelle il est très attaché : dans les années soixante-dix, il y avait en France des mouvements de solidarité avec les travailleurs immigrés ; nous avons voulu quant à nous aller plus loin que la solidarité et faire en sorte que des jeunes issus de l’immigration puissent s’investir dans un mouvement civique et y prendre toute leur place. A cette fin, nous avons pris le pari de faire militer dans une même association des jeunes juifs, des jeunes arabes, des jeunes noirs – malgré tous les problèmes qui se posaient entre eux – au lieu que chacun s’enferme dans une logique communautaire. A l’époque, on nous trouvait très utopistes, et beaucoup pensaient que des jeunes juifs et des jeunes arabes ne pourraient jamais s’entendre à cause du problème palestinien, de même qu’on pensait voici dix ans que noirs et blancs ne pourraient pas faire la paix en Afrique du Sud. L’histoire a démontré que les utopistes avaient raison !

J’ajoute que notre mouvement ne s’est jamais limité à une dénonciation du racisme : nous avons insisté sur l’égalité des droits et nous avons milité pour qu’on apporte des réponses au racisme sur le terrain social. C’est ainsi que SOS Racisme est devenu très rapidement une force de réflexion et de propositions, sur la ville, sur la police, sur le droit de vote des étrangers aux élections locales… Du coup, nous n’avons pas été regardés comme une organisation anti-raciste de jeunesse, mais comme un mouvement d’opinion capable de participer à de grands débats – par exemple dans le domaine de l’enseignement. Cela explique que les militants de SOS Racisme se soient naturellement retrouvés dans les manifestations lycéennes et étudiantes de ces dernières années, avec la FIDL et l’UNEF-ID.

Royaliste : Quelques mots sur l’organisation de votre mouvement ?

Fodé Sylla ; Nous avons trois cents comités dans toute la France, ce qui signifie que nous sommes présents dans la plupart des villes et dans beaucoup de lycées et de facultés. Après les événements de Vaulx-en-Velin, qui ont malheureusement confirmé les avertissements que nous avions lancés sur la montée de l’exclusion et de la violence, nous avons constaté que les jeunes des banlieues rejetaient tout ce qui était institutionnel, médiatique et parisien. C’est pourquoi nous avons créé l’Organisation des Banlieues Unies (OBU) pour répondre aux difficultés quotidiennes que rencontrent les habitants des banlieues. Cette organisation a permis que se recréent des solidarités, que nous avons voulu renforcer en créant des Maisons des Potes. Il existe actuellement une quinzaine de ces Maisons, dans lesquelles on fait du soutien scolaire, du conseil juridique, des débats, et qui accueillent aussi des réunions familiales car souvent dans les banlieues il n’y a pas d’endroit pour se réunir.

Royaliste : Quelles sont les causes de ce rejet des institutions dont vous parliez et qui est très net dans les mouvements actuels de révolte ?

Fodé Sylla : Prenez un jeune de banlieue qui a une dizaine d’années, et qui a toujours vu ses parents au chômage ; ceux-ci n’ont plus cette dignité première que donne le travail et qui permet d’affirmer une autorité. De plus, ce jeune a vu son frère passer de stage en stage, et puis se faire refuser par plusieurs entreprises parce qu’il est beur ou black : ce jeune-là se dit que l’école ne sert pas à grand-chose alors que l’argent qu’on gagne dans les circuits de l’économie parallèle permet de retrouver une dignité. Car tel est bien le message que renvoient chaque soir les images des publicités et le discours dominant : l’argent est la valeur suprême, on est respecté quand on en gagne beaucoup, quand on a une belle voiture…

Beaucoup de jeunes sont ainsi rejetés de l’institution scolaire, de l’organisation du travail, et finissent par ne plus connaître d’autre institution que la police. De plus, ce jeune entend des ministres déclarer que des milliards vont être consacrés aux banlieues, et le décalage est tel entre les promesses et les réalisations concrètes qu’il en conclut que les politiciens s’en mettent plein les poches. Ce qui renforce naturellement sa méfiance à l’égard des institutions et sa volonté de se débrouiller par ses propres moyens, y compris en dehors d’une légalité que plus personne ne semble respecter. Enfin, quand les policiers se contentent d’arrêter les petits revendeurs de haschisch sans jamais inquiéter les trafiquants qui tournent dans les cités au volant de grosses voitures, le discours moral contre la drogue ne peut pas passer.

Royaliste : Vous indiquiez aussi un rejet de la presse parisienne…

Fodé Sylla : La grande presse ne s’intéresse pas à ce qui se passe dans les banlieues, mais seulement aux violences qu’elle peut mettre en scène. Cent fois nous avons tenté d’intéresser les journalistes à des réalisations concrètes, cent fois, nous les avons invités à venir constater sur le terrain des résultats positifs dans la lutte contre l’exclusion sociale. Mais d’ordinaire les journalistes ne s’intéressent pas à la vieille dame qui vit dans un appartement devenu trop grand et qui l’échange avec celui d’une famille maghrébine grâce à une rencontre organisée par le maire : les journalistes viennent quand ça casse, parce que la casse donne des images pour le journal de vingt heures.

Or, justement, les expériences positives dans les banlieues ne font pas de bonnes images pour la télévision. Tant pis pour les médias ! Les banlieues en difficulté exigent une présence quotidienne sur le terrain si on veut répondre vraiment aux demandes de la population. Ces demandes sont en effet très variables : certains habitants refusent qu’on détruise les bâtiments, mais souhaitent qu’ils soient rénovés ; dans d’autres cas au contraire, ils souhaitent que certains immeubles soient détruits. D’autres revendications concernent la gestion des centres sociaux, des salles de sports, etc. Il y a des solutions au cas par cas, et il est vrai que, quand on s’y met, ça peut marcher : on peut s’opposer à l’exclusion sociale, faire baisser le taux de suicide, sans annoncer de plans mirifiques sur les « cinq cents quartiers » à rénover, et même sans dépenser beaucoup d’argent.

Royaliste : Quelles sont les conséquences des lois sur les étrangers ?

Fodé Sylla : Il faut d’abord parler de la réforme du code de la nationalité. Vous avez deux gamins qui sont nés au même endroit, qui sont allés dans la même crèche, puis dans la même école : à l’un des deux, on dit un jour qu’il doit manifester sa volonté d’être Français parce qu’il a des parents arabes ou d’Afrique noire alors que son copain n’a pas à le taire. Et c’est ainsi qu’on crée une situation discriminatoire. La remise en cause du droit du sol, ce n’est pas seulement un débat de principes : on désintègre des populations, on précarise des jeunes, et par conséquent on détruit une grande part du travail qui est fait dans les banlieues pour favoriser l’intégration.

Le deuxième point, c’est la remise en cause de l’ordonnance de 1945 sur l’entrée et le séjour des étrangers dans notre pays. Nous avons récemment organisé près de Paris une grande journée au cours de laquelle nous avons tait témoigner des personnes qui sont en France depuis dix, quinze ou trente ans : depuis les nouvelles lois sur les étrangers, ces personnes ont été précarisées, exclues, et se retrouvent en situation d’étrangers dans une ville où ils ont vécu et travaillé pendant dix ans ou plusieurs dizaines d’années.

Le ministre de l’Intérieur dit que ces lois ont été faites pour régulariser les flux migratoires, pour développer la sécurité, pour intégrer les populations, pour contrer le Front national. Or l’expérience montre que ces lois ont des conséquences négatives dans tous les domaines évoqués par M. Pasqua puisque ces lois déstabilisent des gens qui étaient déjà intégrés, séparent des familles, jettent la suspicion sur des populations, augmentent la proportion de gens qui sont en situation d’expulsion et poussent donc à la clandestinité. N’oublions pas non plus que l’administration refuse à des couples mixtes le droit de se marier, qu’elle fait des enquêtes pour vérifier si deux personnes s’aiment vraiment – ceci pour empêcher de mariages blancs. Ces mariages existent évidemment, mais ce n’est pas parce qu’il existe des pratiques répréhensibles qu’il faut jeter la suspicion ou l’interdit sur tous les mariages entre des Français et des étrangers.

Troisième point : le droit d’asile. La France a cessé d’être une terre d’accueil et de protection pour tous les combattants de la liberté à travers le monde. On a renié un principe fondamental, inscrit dans le Préambule de 1946, pour faire un clin d’oeil au Front national, par pure et simple démagogie.

Cette politique est scandaleuse à tous égards, et elle aboutit à masquer les véritables difficultés auxquelles notre pays est confronté. Contrairement à ce que suggère la droite, en reprenant un thème du Front national, il n’est pas vrai que les immigrés soient responsables du chômage. Nous savons que le chômage est provoqué par des phénomènes complexes qui touchent à la politique monétaire, à la politique industrielle, aux règles actuelles de l’échange international, aux mutations technologiques. C’est pour souligner la nécessité de l’action solidaire face à cette crise compliquée, c’est pour dénoncer l’illusion dangereuse qui est contenue dans le simplisme de la xénophobie ministérielle, que SOS Racisme a participé à la marche des chômeurs et participe aux actions en matière de logement. Tous ceux qui veulent prendre leur part dans les actions de terrain, qu’il s’agisse de conseil juridique, de soutien scolaire ou d’aide aux mal-logés, sont les bienvenus. Notamment les royalistes !

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 624 de « Royaliste » – 13 juin 1994.

 

« Vous avez réussi SOS Racisme qui est simple et émotif. Vous avez parlé avec votre cœur. Pourquoi cela a-t-il réussi ? Parce que vous avez rencontré un immense courant dans l’opinion, qui était d’accord avec ce simple badge, ce simple mot, qui répondait à tout ce qu’il ne voulait pas. C’est-à-dire la ségrégation et l’injustice ». Le comte de Paris à Harlem Désir en 1986.