Employée à tort et à travers, l’expression « société civile » a refleuri récemment dans le discours politique. Philosophe et professeur de sciences politiques, Dominique Colas retrace la « généalogie du fanatisme et de la société civile » et règle son compte à cette manie dans son dernier ouvrage « Le Glaive et le fléau ».

Royaliste : A travers l’histoire du fanatisme, vous avez entre pris une recherche sur le thème de la « société civile ». Pourquoi ?

Dominique Colas : j’ai été conduit par deux mouvements très différents : d’abord une sorte d’agressivité à l’égard de journalistes, d’hommes politiques et parfois de collègues qui utilisaient l’expression « société civile ». Les uns et les autres employaient l’expression en une multitude de sens discordants, mais cela permettait des effets rhétoriques faciles – avec comme point culminant « l’ouverture » à cette fameuse société civile lors de la constitution du gouvernement Rocard. Vous vous souvenez de cette emphase sur le renouveau de la politique française grâce à cette ouverture sur la société civile dont Bernard Tapie est un des représentants. Quant à la littérature sur le sujet, elle attribuait la paternité de l’expression à Bossuet, alors que j’avais l’impression que l’évêque de Meaux n’était ni un fabricant de concepts, ni un producteur de nouvelles terminologies politiques.

D’où mon second mouvement. J’ai entrepris une enquête à partir d’une intuition relativement simple – à savoir que le terme « société civile » me paraissait être une des tractions possibles d’une formule d’Aristote – koinonia politike – que l’on trouve dans sa Politique et que l’on pourrait traduire par « association politique », par « communauté politique » ou encore par « État » puisque Aristote nous dit que la koinonia politike peut aussi bien être appelée polis (la cité). D’ailleurs, les traductions d’Aristote au 19e siècle donnent pour synonyme la société civile et l’Etat…

Il y a donc un premier sujet d’étonnement : alors qu’on oppose aujourd’hui la société civile et l’Etat, la tradition de la philosophie politique d’Aristote à Hegel donne la société civile pour synonyme de la société politique. Poursuivant ma recherche, j’ai dépouillé les traductions d’Aristote en latin puis en langue vulgaire : la « societas civilis » arrive dans l’Europe de la Renaissance comme traduction d’Aristote en latin cicéronien, avec une signification civique très accentuée : la société civile est une communauté organisée autour d’un certain nombre de droits dont disposent les individus, et ces individus ont un certain nombre d’obligations – surtout celle d’être civilisés.

En outre, lisant tous les commentateurs de la Politique d’Aristote, j’ai été amené à lire le principal disciple de Luther, Melanchthon, qui a joué un rôle très important dans la vie intellectuelle de l’Allemagne. Ceci parce que Melanchthon est un traducteur systématique d’ouvrages et un diffuseur de grands textes de l’Antiquité, notamment de Cicéron : plus humaniste que Luther, il fait apparaitre le lien entre l’esprit de la Renaissance et l’esprit du protestantisme ; c’est en quelque sorte un Erasme qui aurait rejoint la Réforme. Or Melanchthon utilise « societas civilis » dans une polémique contre les fanatiques. Ces fanatiques, il les définit comme des individus qui veulent supprimer l’intervalle qui existe entre la cité de Dieu et la cité terrestre.

Royaliste : Qui sont ces fanatiques ?

Dominique Colas : Ce sont surtout les Anabaptistes qui forment alors un mouvement violent, millénariste révolutionnaire, qui entendait détruire la société civile pour instaurer ici et maintenant le royaume de Dieu. C’est contre cette « extrême- gauche » de la Réforme que Luther et son disciple Melanchthon ont théorisé une défense de la légitimité de la société civile : pour eux le royaume de Dieu n’est pas de ce monde ; cela signifie que l’autorité politique est légitime, de même que l’institution familiale, cela signifie que le droit des magistrats est fondé, de même que le droit de propriété. Au passage, je rappelle que Engels a fait l’éloge des Anabaptistes et que Marx s’est lui-même posé comme le nouveau Luther, mais un Luther qui mènerait la révolution jusqu’au bout.

Mais Luther n’est pas le petit bourgeois timoré décrit par Engels. Dans le très vieux débat sur la cité de Dieu et la cité terrestre, qui nous vient de Saint Augustin, Luther tranche très violemment puisqu’il récuse l’Eglise comme représentante de la cité de Dieu sur terre : la Rome des papes est assimilée à Babylone et, dans les premiers temps de la Réforme, il fait explicitement campagne pour la destruction de la « putain babylonienne ». C’est dans la dynamique complexe de ce mouvement violent qu’apparaît ce que j’appelle pour aller vite une ultra-gauche – un courant extrémiste qui va préconiser la destruction physique de ce que Luther supprimait métaphoriquement. Ces extrémistes détruisent les images saintes, arrachent les moines des couvents pour qu’ils se marient, etc.

Comme souvent dans les mouvements révolutionnaires, le chef de la révolution se retourne contre les éléments les plus dynamiques pour dénoncer leurs excès. Ainsi, Luther réagit contre les fanatiques de la Réforme en mettant sur le même plan la défense des images et la défense de la société civile. En quelque sorte, ce que Luther et Melanchthon ont dénoncé comme fanatiques, ce sont des iconoclastes de la société civile.

Royaliste : Comment s’explique ce rapprochement ?

Dominique Colas : La question des images est très importante puisqu’elle est à la jointure de l’Ancien et du nouveau Testament. Il y a un lien entre les théories de l’Eucharistie et le statut qui est accordé à la société civile, ce que souligne très clairement Luther. Les fanatiques sont à la fois hostiles aux images et hostiles à l’autorité politique, ils sont pour la réalisation immédiate du royaume de Dieu sur terre et considèrent que toute médiation est à abolir – en particulier l’Eucharistie lorsqu’elle est décrite en termes de substance, car c’est un obstacle à la relation directe qu’ils veulent avoir avec Dieu.

Contre l’extrémisme iconoclaste, Luter et Melanchthon défendent l’idée d’un intervalle entre le royaume de Dieu et la société civile, d’une distance qu’on ne peut abolir, toute destruction des médiations relevant d’une incompréhension de l’économie du Salut : les extrémistes croient qu’ils peuvent opérer par eux-mêmes et par des œuvres leur salut. En outre, il y a chez Luther un pessimisme anthropologique très fort, qui fait que l’existence d’un pouvoir politique organisé est lié au mal qui est dans le cœur de l’homme : c’est l’ignorance de l’intensité du mal qui fait croire qu’on pourrait se passer d’un pouvoir politique. D’où la guerre contre les Paysans, qui visaient une transformation sociale radicale, et qui font peser selon Luther une menace d’anarchie généralisée : il n’y a pas de pire crime que la rébellion contre l’autorité, fût-elle injuste. La conception luthérienne de l’État est celle que l’on retrouvera au 20e siècle dans la fameuse définition de Max Weber : l’État est l’institution qui détient le monopole de la violence légitime sur un territoire donné. Pour Luther, s’il n’y a pas cette confiscation de la violence par une autorité légitime, l’humanité risque de disparaître car il n’y aura aucune limite à la violence des hommes entre eux. Nous avons là un thème central chez Hobbes : la guerre de tous contre tous oblige à l’existence d’une autorité politique, qui représente un droit naturel pour tous les hommes.

Royaliste : Quelle fut la postérité du luthérianisme ?

Dominique Colas : La problématique luthérienne se retrouve chez Calvin et elle joue un rôle très important dans l’histoire de la monarchie française, puis dans celle de la République. Quant au thème de la société civile, il se situe après Luther dans une nouvelle problématique ; de Hobbes à Rousseau, le terme « société civile » (au sens de société politique) est utilisé en opposition à l’état de nature. C’est Hegel qui oppose la société civile à l’État – mais pour Hegel c’est l’État qui rend possible la société civile, qui est la sphère de la satisfaction du besoin par le travail, le lieu de l’économie. Mais cette société civile ne peut exister par le seul jeu des agents économiques ; il lui faut des dispositifs juridico-politiques – des corporations, des ordres, des régies d’organisation qui permettent d’échapper à une atomisation sociale qui conduirait à la guerre de tous contre tous. En somme, pour Hegel, l’État de droit est le concept régulateur de la société civile. Quant à Marx, il renverse la perspective hégélienne pour faire jouer à la société civile le rôle de fondement social. Ce qui a changé entre Luther et Marx, c’est l’économie politique : la société civile s’entend de plus comme une société organisée par des rapports économiques. Marx a pris le parti de l’insurrection de la société civile contre l’État, le parti de l’économie contre la politique en affirmant que c’est l’économie qui conditionne la politique. Ce faisant, il se place du côté de la cité terrestre contre la cité de Dieu car pour lui le rapport entre l’État et la société civile est le même que le rapport entre le Ciel et la Terre. Le projet de Marx consiste, par un athéisme radical, à détruire l’État – car l’État c’est Dieu ; l’État est pour lui une illusion, une représentation dont la fonction est de maintenir un ordre insupportable par la mystification qu’il opère.

Royaliste : La question de la représentation est donc décisive…

Dominique Colas : Oui. Il y a chez Marx, plus qu’une critique de l’État politique, une critique de la représentation ; en elle-même, quelle qu’elle soit religieuse, politique, fétichiste avec la monnaie, la représentation est mauvaise. Toute distance est à abolir, toute médiation est à proscrire. C’est en ce sens que le totalitarisme s’inscrit dans la démarche marxiste. Le refus de la médiation en tant que telle conduit à l’affirmation léniniste selon laquelle la politique est un déploiement de la force. Donc la vérité de la politique c’est la guerre. Dès lors, le but même de l’action politique est la terreur de masse comme je l’avais montré dans un précédent ouvrage sur Lénine.

Pour conclure, il y a eu chez Hegel une construction du rapport entre société civile et État de droit qui permet d’éviter cette tentation de l’immédiateté que l’on voit ressurgir de façon récurrente dans l’histoire politique occidentale. C’est pourquoi je regrette qu’on comprenne aujourd’hui la société civile en termes économiques, en gommant le fait que, dans l’histoire du concept, la société civile ait été le lieu d’expression des vertus civiques.

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Propos recueillis aux Mercredis de la NAR et publiés dans le numéro 587 de « Royaliste » – 2 novembre 1992.

Référence : Dominique Colas, Le glaive et le fléau, généalogie du fanatisme et de la société civile, Grasset, 1992.