Rompre avec l’esprit de Yalta nous semble une nécessité qui doit inspirer la politique étrangère de la France aujourd’hui. Est-ce possible ? Cette interrogation est l’objet de l’enquête que nous menons dans « Royaliste » depuis un mois et demi. Après Philippe de Saint Robert, Roger Pannequin et Olivier Germain-Thomas, c’est à André Fontaine, rédacteur en chef du « Monde » que nous sommes allés poser la question : « Quelle a été selon vous la portée des accords de Yalta ? ».

André Fontaine est depuis 1969 rédacteur en chef du « Monde » après en avoir dirigé pendant dix-huit ans le service Etranger. Il est l’auteur d’une « Histoire de la guerre froide », d’une étude sur Mai 68 : » La guerre civile froide », de divers essais dont le plus récemment paru : « Un seul lit pour deux rêves », fera prochainement l’objet d’une analyse dans nos colonnes. André Fontaine est également membre du conseil d’administration de l’Institut Français de Relations Internationales.

 

Royaliste : Quelle a été selon vous la portée des accords de Yalta ?

André Fontaine : A mon avis Yalta appartient à la préhistoire. Tout a commencé, pour l’histoire contemporaine, avec les deux explosions nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki sans lesquelles la guerre aurait duré encore plusieurs mois en Extrême-Orient. Sans ces explosions, les Soviétiques auraient participé à l’occupation du Japon, auraient reçu une zone d’occupation et peut-être, la guerre froide aidant, aurions-nous eu une répétition au Japon de ce qui a conduit à la division de l’Allemagne. Je crois donc que l’on accorde trop d’importance à l’accord de Yalta, dans la mesure où il est antérieur à l’apparition de l’arme nucléaire.

Royaliste : L’arme nucléaire a-t-elle figé les situations ?

André Fontaine : Elle a changé les dispositions des Américains. A Téhéran en 1943, comme à Yalta en 1945, Roosevelt à dit, à plusieurs reprises, à Staline, qu’il retirerait les troupes américaines d’Europe dans un délai d’un an après la capitulation du Reich. C’est pourquoi il est totalement aberrant de croire que l’on a partagé l’Europe à Yalta. A la limite, l’Europe entière aurait pu subir l’effet de la prédominance absolue des Soviétiques dans le domaine des armes classiques et des effectifs si les Américains n’avaient pas disposé de l’arme nucléaire et fait sentir ainsi qu’ils pouvaient opposer une résistance à la progression soviétique en Europe. C’est ainsi qu’ils ont dressé la ligne qui a été décidée en 1947 et non en 45.

Royaliste : Les changements qui interviennent en ce moment dans la nature des armes nucléaires peuvent-elles conduire à de nouvelles transformations ?

André Fontaine : la transformation a été matérialisée par l’accord SALT de 1972 entre Nixon et Brejnev. Il ne faut jamais oublier qu’à l’époque de la crise des fusées de Cuba, les Américains disposaient de cinq fois le potentiel stratégique des Soviétiques, ce qui contribue à expliquer la reculade précipitée de Khrouchtchev devant la mise en demeure américaine. Il est extraordinaire de constater qu’en dix ans les Soviétiques ont obtenu la parité de ces potentiels. L’accord SALT 1 consacre cette parité. Et s’il y a en réalité une certaine supériorité soviétique c’est à cause du mépris des Américains pour les capacités technologiques des Russes. En 1972, alors qu’ils étaient eux-mêmes arrivés à doter leurs fusées d’ogives multiples, ils avaient cru, ce faisant, avoir pris une avance que les Soviétiques mettraient très longtemps à rattraper. Ils leur ont donc concédé un nombre supérieur de fusées que ce qu’ils se donnaient à eux-mêmes. Or, dans un délai de deux ans, deux ans et demi, les Soviétiques ont rattrapé leur retard. Si bien que, aujourd’hui, les Soviétiques disposant sur le terrain conventionnel d’une évidente supériorité, les Américains risquent de ne pas être en mesure de porter assistance à l’Europe.

• Royaliste : Quelle est votre conception des stratégies militaires actuelles ?

André Fontaine : Actuellement nous avons une situation de fait : la supériorité de l’URSS, en matière d’effectifs et d’armements conventionnels, et en matière d’armements tactiques grâce aux fusées SS 4, SS 5 et SS 20. Il ne faut pas oublier qu’un SS 20 est une fusée ayant une portée de près de 5000 km, qu’elle comporte 3 charges nucléaires de 300 kT chacune (celle d’Hiroshima n’était que de 14 kT). Ces fusées sont dite « euro-stratégiques », c’est-à-dire qu’elles sont utilisables dans une confrontation stratégique ayant comme objectif l’Europe. Le premier à avoir pris conscience du danger que faisaient courir ces fusées à l’Europe, pour ainsi dire prise en otage désormais, fut Helmut Schmidt. J’ai entendu personnellement Schmidt déclarer dans un colloque que les Américains lui avaient déclaré que cela « ne le regardait pas ». Il a fallu qu’il aille devant l’Institut des Etudes Stratégiques à Londres en 1977, lancer un appel tout à fait solennel et public pour finir par inquiéter les Américains.

Les appels de Schmidt ont abouti à la double décision de l’OTAN en 1979, qui prévoyait à la fois la mise en place des Euromissiles destinés à compenser les armes euro-stratégiques soviétiques, et en même temps à une proposition faite aux Soviétiques de conclure un accord sur le nombre des armes du « théâtre d’opérations ». Ces dernières négociations se sont engagées à Genève en décembre dernier, et il est significatif que l’affaire polonaise ne les a en aucune manière interrompues. De même il est significatif que lorsque Alexander Haig a rencontré Gromyko, à Genève, fin janvier, il a discuté pendant 8 h 30 avec son interlocuteur alors que ses déclarations laissaient prévoir que le dialogue ne pourrait pas durer plus de cinq minutes : l’un voulant parler de la Pologne, ce que l’autre refusait catégoriquement …

• Royaliste : Peut-on envisager cet après-Yalta évoqué à Noël par M. Mitterrand, notamment pour un pays comme la Pologne ?

André Fontaine : Je pense que le président de la République connaît assez bien l’histoire pour savoir que la Pologne n’a pas été attribuée à qui que ce soit à Yalta. Le fait est que, à la fin de la guerre, les Soviétiques étaient déjà en Pologne et que personne, y compris le général de Gaulle, n’a jamais imaginé un moyen pour les en déloger. Les Occidentaux n’allaient pas envoyer un ultimatum avec l’arme nucléaire à la clé, quand ce ne serait que parce que les Américains n’en disposaient pas à ce moment-là. La disproportion entre les effectifs soviétiques et ceux des alliés rendait impossible une action de force. Sortir de Yalta, c’est sortir de ce mythe qui veut que le monde soit divisé par un traité. Pourquoi respecterions-nous cet accord secret, alors que tous les traités, par définition, sont remis en question, déchirés, violés, contournés, les uns après les autres ? Les armées soviétiques et américaines se sont rencontrées sur une certaine ligne, et les efforts n’ont pas manqué depuis 1945-1947 pour modifier cette ligne, mais personne n’y est encore arrivé. Les Russes n’ont pu faire sauter cette tête de pont occidentale que représente Berlin-Ouest parce qu’il y avait la logique des armes nucléaires. A la limite, on peut imaginer qu’au moment où les Américains avaient une très grande supériorité nucléaire, en jouant très gros jeu, ils auraient pu obliger les Russes à reculer, notamment au moment de l’affaire hongroise. Mais, maintenant c’est trop tard.

Que peut-on imaginer maintenant ? Deux logiques : la première, malheureusement la plus probable, c’est la continuation de ce qui se passe actuellement, c’est-à-dire d’autres affaires comme celles de Pologne et la course aux armements; la deuxième est que, saisis d’une soudaine sagesse les dirigeants soviétiques se disent que la Pologne est allergique à leur idéologie, leur système, voire leur protectorat, et que par conséquent ils accordent à la Pologne une autonomie interne, tout en confirmant son appartenance au pacte de Varsovie.

Cette dernière solution est peu envisageable compte tenu de la sclérose des dirigeants soviétiques. On aurait pu croire que l’évolution en Pologne se stabiliserait sur un point de fait, et non pas de droit, acceptable par les Soviétiques, mais à partir du moment où Solidarité réclamait des élections libres et lançait un appel à tous les travailleurs du bloc socialiste, il était évident que, tôt ou tard, le poing soviétique s’abattrait. Comme, de plus, je vois très mal comment le général Jaruzelski arrivera à remettre au travail un pays qui ne travaillait pas déjà avant, et comment il pourrait réussir sans aucun allié dans la société polonaise, il risque de s’abattre à nouveau.

Royaliste : A votre avis n’y a-t-il pas du côté de l’empire soviétique des facteurs qui permettraient d’envisager soit un éclatement sous la pression des nationalités, soit une désintégration du fait d’une maladie grave du pouvoir ?

André Fontaine : Je pense que cette extension géographique qui frappe tout le monde – au cours de ces dix dernières années une demi-douzaine de pays sont tombés dans la sphère d’influence soviétique – n’est pas forcément un facteur de renforcement ; partout, dans ces pays, les Soviétiques rencontrent une forte résistance. L’empire est en crise d’attente cependant il a montré au cours de l’histoire une grande capacité d’absorption des épreuves. Il faut sans doute souhaiter qu’arrive au pouvoir une génération qui connaisse mieux le monde extérieur, soit plus réaliste, et moins marquée par l’idéologie simplificatrice à laquelle les Soviétiques ont été habitués, et en vienne à envisager des solutions à la finlandaise.

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Entretien publié dans le numéro 355 de « Royaliste » – 11 mars 1982