Depuis le massacre de la place Tien An Men, les Français ne s’intéressent plus guère à la Chine. Le pays est en transition, mais ce sont les Chinois qui viennent vers nous, plus que nous n’allons les voir. Bien à tort…

Comme dirait Lacan, nous sommes des sujets supposés savoir. Et Jean-Luc Domenach, qui parcourt la Chine depuis des années et qui s’y est installé pour encore mieux l’étudier, résume avec une douce ironique les « bavardages légitimes » de la société européenne au tournant du millénaire : la Chine est un grand pays, figurez-vous, plein de Chinois subtils qui ont gardé les superstructures communistes pour mieux rentrer dans le marché globalisé.

En trois mots, la Chine s’est éveillée conformément à la prophétie d’Alain Peyrefitte et de ses sept nègres : elle va redevenir un empire puissant où déjà il fait bon investir…

Les « bavards légitimes » auraient avantage à simplement feuilleter le nouveau livre de Jean-Luc Domenach : ils constateront que le mot « énigme » revient souvent, trop souvent pour qu’on ne se décide pas à une lecture attentive – préalable indispensable à une approche prudente d’un pays où rien n’est joué.

Ne croyez pas, cyniquement, comme un dirigeant du Medef, que le Parti communiste se charge du maintien d’un ordre propice au développement des affaires. « Il règne sur la Chine tout entière comme une odeur de poudre », écrit Jean-Luc Domenach. Attentats à l’explosif, violences à la manière du Western, agitation des sectes, grèves par dizaines de milliers et imposantes manifestations ouvrières ponctuent la transition économique marquée par la crise du secteur public et l’extension massive du chômage.

Ne vous laissez pas impressionner par l’excellent taux de croissance (7% en moyenne an au cours des vingt dernières années). Les indéniables progrès économiques chinois ne doivent pas masquer les immenses problèmes énergétiques, urbains, écologiques, bancaires, ni l’anarchie financière : nous sommes toujours en présence d’un pays en voie de développement – développement inégal, impitoyable pour les faibles, qui risque d’aggraver les troubles intérieurs.

Ne croyez pas, naïvement, que vous allez côtoyer une société acquise à la mondialisation, débordante de sympathie pour l’Occident et d’amitié pour ses voisins d’Extrême-Orient. La Chine est encore largement paysanne, donc pour une part étrangère à la mondialisation ; ses nouvelles élites cultivent des relations ambiguës avec l’étranger et ses réseaux compliqués, qui ne se réduisent pas aux associations mafieuses, ne se laissent pas facilement comprendre ni pénétrer.

Quant à la politique étrangère chinoise, elle est encore incertaine et il existe un nationalisme chinois, lui aussi énigmatique, mais actif et dangereux. La question de Taïwan ne connaîtra pas nécessairement une issue pacifique, et le jeu de la Chine à l’égard du Japon est devenu « plus brutal et plus risqué ». Sans aucune doute, la Chine veut redevenir une grande puissance, mais il n’est pas sûr que ce « colosse aux pieds d’argile » ait les moyens de ses ambitions et parvienne à se faire reconnaître par ses principaux partenaires.

Ce n’est pas seulement une affaire de production, de structures financières ou de capacités militaires. La Chine reste une énigme pour elle-même : une forte proportion de la population chinoise ne comprend plus sa minorité active d’entrepreneurs dynamiques branchés sur Internet, ses intellectuels font l’épreuve de la confusion idéologique qui règne, de manière inévitable mais temporaire, au lendemain des épreuves totalitaires ; la démarche des dirigeants politiques n’est pas non plus très assurée.

C’est cette Chine de l’incertitude qui s’ouvre au monde, ce sont ces Chinois à la fois fiers et dubitatifs qui vont à la rencontre d’un Occident qui n’a pas besoin d’eux, qui ne s’intéresse plus à eux. Double souffrance, pour ces Chinois, de la remise en question par confrontation à un monde développé qu’ils méconnaissent encore et qui les ignore.

Nul doute que Jean-Luc Domenach aidera les Chinois à mieux se comprendre tout en éclairant les Français sur les risques et sur les chances d’une transition qui n’est pas achevée.

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(1) Jean-Luc Domenach, Où va la Chine ?   Fayard, 2002.

 

Article publié dans le numéro 814 de « Royaliste » – 14 avril 2003