M. Barre se révèlerait-il, dans la pratique, inférieur à sa réputation de « meilleur économiste français » ? Sept mois après sa prise de fonction, il faut bien convenir que la situation économique est moins que brillante. Sans doute le Premier Ministre n’est pas responsable de la politique giscardienne antérieure — catastrophique à tous égards — et de la gestion laxiste du ministre des Finances de Georges Pompidou — dont la responsabilité a été lourde dans l’accélération de l’inflation.

Il n’en demeure pas moins politiquement responsable, depuis que le Président de la République a choisi de faire de son Premier Ministre un bouclier. Et le bilan qu’il faut dresser au moment de l’élaboration d’un plan de onze mois est particulièrement négatif : alors que la direction d’Usinor annonce la suppression de 3 000 emplois à Thionville mettant le gouvernement devant le fait accompli), les statistiques de l’UNEDIC pour le mois de mars font apparaître une augmentation de 4% du nombre des bénéficiaires de l’allocation-chômage ( + 20 000 personnes) soit un accroissement de 24% (+ 103 000) en cinq mois. Et le chômage des jeunes devient chaque jour plus angoissant quand on sait qu’il représente, dans certaines régions, 60% du nombre total des « demandeurs d’emploi ». Imagine-t-on l’effroyable gâchis de talents, de compétences, d’enthousiasmes que cachent ces chiffres froids ? Les récentes tentatives de suicide de jeunes chômeurs en disent plus long que n’importe quel discours, et disqualifient Ce régime plus radicalement qu’un revers électoral.

VERS L’EXPLOSION ?

Et rien, dans notre économie, ne permet d’espérer la fin de la crise, que le pouvoir nous annonce pourtant depuis bientôt trois ans : ni le niveau de la production industrielle (en baisse), ni le taux prévu de la croissance économique ( + 3%), ni les perspectives d’embauche (en baisse de 0,5% en 1977), ni même le taux d’inflation puisqu’on s’attend à une hausse des prix de détail. Rassurons-nous cependant : tous ne sont pas atteints. Les banques en particulier ont fait cette année des profits exceptionnels — qu’elles ont toutes les peines du monde à masquer dans leurs bilans. Ce qui leur permet de consentir à leurs employés des augmentations substantielles : 0,17% à la BNP cette année, soit l’équivalent « d’un double express servi au comptoir » comme l’a souligné un personnel reconnaissant.

A lire ces chiffres, on en vient à se demander si l’explosion sociale n’est pas imminente. C’est vrai : les grèves sont plus nombreuses et les syndicats haussent le ton, tandis que le gouvernement et le patronat durcissent leur attitude : M. Barre refuse de recevoir la CGT et la CFDT tandis que des chefs d’entreprise n’hésitent pas à faire appel à la police, à menacer ou à licencier les mécontents. A force de serrer le couvercle, fera-t-on sauter la marmite ? Ce n’est pas sûr. D’abord parce que la crainte du chômage est, pour les salariés, une incitation à la sagesse. Ensuite parce que les syndicats ne cherchent pas nécessairement l’épreuve de force. Sans doute, dans un climat social aussi tendu, les confédérations cherchent-elles à relancer l’action revendicative. Mais une explosion incontrôlée, dans le style de Mai 1968, risquerait de compromettre les chances de la gauche en mars prochain. D’où une stratégie délicate, visant une mobilisation sans débordement possible, en attendant la victoire de la gauche. Telles sont les intentions. Mais il arrive que les états-majors syndicaux soient obligés de suivre leurs troupes…

TOUJOURS MALTHUS

C’est dans ce climat incertain que le pouvoir prépare son « plan de onze mois » (onze et non plus douze puisqu’il a déjà perdu plusieurs semaines). Le choix d’un tel délai dit bien que, du côté de l’Élysée aussi, tout est suspendu à l’échéance de mars 1978 : agir sur onze mois, c’est montrer qu’on ne croit guère à un « après », c’est se contenter d’un pilotage à courte vue, en tentant simplement d’effacer les impressions les plus désastreuses.

Ainsi la question du chômage. Comme pour l’inflation, le gouvernement va s’efforcer de parer au plus pressé, en s’attaquant plus aux effets qu’aux causes, et en cherchant avant tout de bons résultats statistiques. Par exemple, les propositions actuellement étudiées portent sur des mises » à la retraite anticipée, sur le renvoi de travailleurs étrangers et sur des aides financières sélectives. C’est dire qu’on s’apprête à choisir une politique satisfaisante pour les syndicats comme pour le patronat, mais ponctuelle et malthusienne :

Ponctuelle parce que le gouvernement, par peur de l’inflation, refuse de mener une véritable politique de développement économique. Alors que, contrairement aux idées reçues, ce sont les progrès de productivité, l’expansion des industries de pointe et la mise au point d’un véritable projet industriel qui permettra de résorber le chômage en augmentant la richesse nationale. Mais le gouvernement Barre, faute de temps, faute aussi d’une impulsion politique, préfère distribuer des subventions dont il sera difficile de mesurer les effets sur le chômage.

Malthusienne parce que, une fois de plus, on va faire reposer une partie de la politique de l’emploi sur la chasse à ces éternels gêneurs que sont les vieux et les immigrés. C’est-à-dire qu’on va déplacer le problème en créant des chômeurs à l’étranger (ce qui n’est pas notre intérêt à long terme) et en appelant « retraités » des chômeurs de plus de 60 ans. Je ne parle pas des répercussions humaines de telles décisions… D’ailleurs, est-on bien sûr que la mise à la retraite d’un homme de 60 ans se traduira automatiquement par l’embauche d’un jeune de 20 ans ? Les problèmes d’emploi, qui sont des problèmes d’adaptation, sont trop complexes pour être réduits à ces équations grossières. Et la sollicitude de façade de nos gouvernants ne pourra pas longtemps cacher leur politique de régression.

SURSIS

Politique qui est d’ailleurs reprise par le groupe « Entreprise et progrès » : ce cénacle à la réputation très progressiste vient de proposer — outre les classiques mises à la retraite obligatoires — l’abandon de leur emploi par les jeunes mères et l’envoi des jeunes à l’étranger, avec subventions à l’appui bien sûr. Autant de manières pour le capitalisme de se débarrasser des « excédents »… avec l’argent de l’État. Un gouvernement rétrograde et un patronat malthusien se rejoignent ainsi dans un même refus de l’investissement productif et d’un projet de développement économique. Mais peu importe puisqu’il s’agit d’obtenir, dans onze mois, un sursis. Alors, l’explosion ne se produira peut-être pas. La révolution n’en sera que plus nécessaire. Révolution des structures et des mentalités ; qui ne devra épargner aucune routine, et aucun privilège. Mais alors que peut-on attendre d’une gauche qui est dirigée par trop de bureaucrates, trop de technocrates, trop de privilégiés ?

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Editorial du numéro 247 de « Royaliste » – 28 avril 1977