La théorie du « choc des civilisations » reprise par George Bush et Nicolas Sarkozy est contredite par les bouleversements en cours dans les domaines de la démographie et de l’anthropologie. La représentation courante des sociétés musulmanes doit être entièrement révisée.

 

Les discours sur la mondialisation prolifèrent mais la plupart des auteurs la réduisent à la globalisation, très partielle, des échanges commerciaux et des flux financiers. La mondialisation des techniques est assez bien perçue, le souci écologique est devenu central mais la dynamique des populations est négligée ou réduite à quelques clichés : les masses chinoises, la fécondité des femmes noires et arabes, la polygamie musulmane… Se greffe sur les images de populations proliférantes le thème du conflit des civilisations occidentale et islamique auquel les attentats spectaculaires et les vindictes de Ben Laden donnent quelque crédit.

Pour mieux saisir les transformations en cours sur l’ensemble de la planète, il faut s’intéresser de près aux données démographiques et les associer à des facteurs anthropologiques déterminants : structures familiales, rapports d’autorité, croyances et traditions religieuses, idéologies séculières. Tel est le travail effectué par Youssef Courbage, démographe à l’Ined, et par Emmanuel Todd qui construit son oeuvre à la croisée de l’histoire, de la démographie, de l’économie et de l’anthropologie.

L’analyse des deux chercheurs procède de données sur les taux de fécondité, les taux d’alphabétisation et les pratiques religieuses qui ont été recueillies dans de nombreux pays d’orient et d’occident. Ils soulignent que la progression de l’alphabétisation est un phénomène planétaire qui entraîne à des vitesses variables toutes les sociétés et toutes les civilisations. Cette véritable révolution culturelle provoque partout un bouleversement radical des manières de vivre, de concevoir la vie et la conception elle-même : le taux d’alphabétisation des femmes – mais aussi celui des hommes, ce qui est rarement mis en évidence – entraîne à plus ou moins long terme un contrôle des naissances. La baisse de la fécondité doit aussi être mise en relation avec la chute de la croyance religieuse – quelle que soit la religion que les hommes professent et bien que toutes les religions soient natalistes.

Il ne s’agit pas de juger mais simplement de corréler ces trois phénomènes sans négliger les variables historiques des sociétés observées – guerres, génocides, niveaux de développement économique, rôle de l’Etat… On passe de la France à la Chine, de la Syrie à l’Ouzbékistan, de la Malaisie à l’Iran, les principaux éléments d’analyses sont rassemblés en tableaux (fécondité, mortalité infantile etc.), les pourcentages s’accumulent, les divers systèmes familiaux (patrilinéaires, matrilinéaires) sont précisément décrits et placés dans le schéma explicatif qu’Emmanuel Todd a exposé dans maints ouvrages : cette vaste enquête est résumée dans un petit livre (1) très dense, parfois ardu, aux conclusions remarquables :

– Le mouvement universel d’alphabétisation infirme la thèse d’un fossé infranchissable entre diverses civilisations.

– La baisse progressive de la fécondité en terre chrétienne comme en terre musulmane détruit l’idée manichéenne d’une quatrième guerre mondiale qui opposerait une Occident et un Orient réduits à des « racines » religieuses présentées de manière aussi sommaire qu’intangible.

– On oppose aujourd’hui ces deux « mondes » en oubliant les affrontements entre catholiques et protestants qui ont déchiré l’Europe – mais aussi les traits spécifique du « monde » slave et orthodoxe -, en refusant de voir le conflit violent qui oppose aujourd’hui les sunnites et les chiites, en ignorant les fortes différences historiques, sociologiques et idéologiques qui existent entre les peuples musulmans des Balkans, de la Turquie, de l’Asie post-soviétique, de l’Afrique subsaharienne.

Ainsi, la France commence à se déchristianiser et voit augmenter son taux d’alphabétisation avant de faire sa grande Révolution ; l’Iran « islamiste » a connu une chute du taux de fécondité encore plus rapide et brutale (à partir de 1985) que celle qui a marqué la Turquie « laïque » ; en Afrique subsaharienne, la polygamie n’est pas fondamentalement liée à l’islam et le véritable modèle de la famille arabe surprendra plus d’un lecteur.

– Sur la longue période historique, le monde est dans une logique de rapprochement mais connaît des crises de transition d’une extrême violence. Le continent européen a subi les siennes (les guerres, les religions totalitaires) et les sociétés musulmanes n’y échappent pas. Les révolutions dans la culture et l’éclatement des structures familiales traditionnelles mettent en cause l’autorité parentale et la spiritualité. L’islamisme radical prétend combler ces manques mais sans parvenir à empêcher le mouvement de sécularisation qui continue d’ébranler les sociétés que les fondamentalismes voudraient figer, comme naguère les traditionalistes européens, dans des archaïsmes largement réinventés. « Ce que la loi historique associant crise religieuse et baisse de la fécondité suggère cependant avec force, c’est que l’islamisme est un moment et non la fin de l’histoire, et qu’au-delà se dessine l’éventualité, à terme, presque certaine d’un monde musulman désislamisé, comme il existe déjà un mode chrétien déchristianisé et un monde bouddhiste « débouddhisé ». »

Le monde est en voie d’unification relative, divers conflits sont en voie d’apaisement mais il y a encore de l’avenir pour la guerre.

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(1) Youssef Courbage, Emmanuel Todd, Le rendez-vous des civilisations, La République des Idées, Seuil, 2007.

 

Article publié dans le numéro 909 de « Royaliste »- 2007