On imagine qu’un dirigeant politique condamné à cinq ans de prison rase les murs dans l’attente du jugement d’appel. Tel n’est pas le cas de François Fillon, jugé coupable de détournement de fonds publics, de recel de détournement de fonds publics et d’abus de biens sociaux mais qui commence, comme si de rien n’était, une nouvelle carrière à l’étranger. En juillet, il est entré au conseil d’administration de Zaroubejneft, un groupe pétrolier russe ; en décembre, il a rejoint un autre groupe russe, Sibur, qui opère dans le secteur de la pétrochimie.

Ce ne sont pas les compétences techniques de l’ancien Premier ministre qui ont assuré son recrutement, ni l’étendue de ses connaissances sur l’industrie russe mais tout simplement son carnet d’adresses, autrement dit les relations de tous ordres qu’il a nouées pendant sa carrière politique dans l’administration, dans les grandes entreprises et dans les organes de l’Union européenne.

Voici François Fillon, héros déchu de la droite des valeurs, qui va parader comme agent d’influence de groupes étrangers – à moins qu’on ne lui mette la main au collet… Il n’est pas le seul de son espèce. La seconde carrière est au contraire devenue une habitude, chez les anciens dirigeants français. Jean-Pierre Raffarin, qui fut le consternant Premier ministre de Jacques Chirac, s’est découvert une passion pour la République populaire de Chine, dont il assure la promotion. Dominique de Villepin a créé des sociétés qui travaillent avec la Chine et qui servent les intérêts de Pékin en Afrique. Nicolas Sarkozy joue l’intercesseur entre le Qatar et plusieurs Etats africains (1).

La gauche, morale ou non, n’est pas moins active dans la reconversion fructueuse. Bernard Kouchner fait des affaires en Afrique, son épouse Christine Ockrent a publié une biographie de Mohammed ben Salman, prince saoudien qui a défrayé la chronique criminelle internationale. Jacques Attali et Dominique Strauss-Kahn prodiguent dans maints pays étrangers leurs conseils rétribués.

Quand les dirigeants politiques donnent de tels exemples de reconversion, il n’est pas étonnant que des hauts fonctionnaires démissionnent pour se mettre au service d’intérêts étrangers ou se font recruter après leur retraite. Point d’autre raison à ces comportements que l’insatiable cupidité de personnages qui sont devenus étrangers à leur propre patrie. C’est d’autant plus intolérable que ces messieurs et ces dames n’ont cessé de prêcher l’austérité, la rigueur, la modération salariale et somme toute l’esprit de sacrifice pour le bien du pays – alors qu’ils pactisaient déjà avec le monde de l’argent.

Les choix a-nationaux voire antinationaux d’anciens présidents de la République – n’oublions pas les liens tissés entre Jacques Chirac et Rafic Hariri – et d’anciens chefs de gouvernement font peser d’inévitables soupçons sur la “gouvernance” du moment. Qui a noué d’utiles connivences avec des représentants d’intérêts étrangers ? Des pactes d’affaires ont-ils été conclus ? De nouvelles places ont-elles été réservées dans les conseils d’administration américains, russes, chinois, qataris, saoudiens, pour ceux qui invoquent à tout bout de champ la “souveraineté européenne” ? Nous saurons dans quelques mois peut-être qui s’est vendu sur le marché des élites…

Les défections intéressées qui se généralisent, dans la fraction politicienne de l’oligarchie, sont le signe du séparatisme des classes supérieures, mis en évidence par plusieurs sociologues et géographes qui font aujourd’hui autorité. La sécession des élites françaises est marquée par leur conquête du cœur des métropoles, dont les classes populaires ont été chassées, par la croissance de l’enseignement privé, par l’exode fiscal, par la mobilisation électorale des groupes sociaux qui sont en osmose avec l’oligarchie, par des divergences croissantes dans les divertissements et dans la consommation (2).

Cette classe dominante vit “à l’heure d’Internet et de la mondialisation”, sans se soucier de l’avenir d’une nation française qu’elle croit “dépassée”. Elle s’imagine pleinement moderne alors qu’elle reproduit des choix anti-Français qui ont trop souvent compromis notre aventure historique : le parti anglais pendant la guerre de Cent ans, le parti espagnol pendant les guerres de Religion, le parti allemand pendant l’Occupation. Ces partis, disqualifiés par le peuple français et communément haïs, ont toujours été battus à la suite d’une guerre libératrice et d’une politique d’unité nationale. La Guerre froide eut aussi ses agents de l’étranger…

Face à la classe affairiste mondialisée, la tâche est aujourd’hui plus facile : il n’y a pas à prendre les armes pour chasser des armées étrangères mais à mener une lutte de classes selon le projet de reconquête de la souveraineté nationale. L’adversaire impressionne par sa puissance et sa détermination mais il souffre d’une faiblesse mortelle : une élite qui a cessé de servir la nation ne mérite plus son nom et s’expose à être soudain balayée.

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(1) Clément Fayol, Ces Français au service de l’étranger, Plon, 2020.

(2) Jérôme Fourquet, Jean-Laurent Casely, La France sous nos yeux, Economie, paysages, nouveaux modes de vie, Le Seuil, 2021.

Editorial du numéro 1225 de « Royaliste » – 3 janvier 2022