LE PETIT INQUISITEUR

Si d’aventure vous rencontrez Edwy Plenel, tout puissant chef d’orchestre (rouge ?) du Monde, tendez-lui un mouchoir pour qu’il essuie ses larmes, mais ne lui tournez pas le dos.

Ce livre (1) se présente comme une réplique aux articles que Régis Debray a publiés sur la guerre en Yougoslavie. L’interpellé a répondu sur le fond à ses accusateurs (2), et il est inutile d’ajouter quoi que ce soit. D’ailleurs, Edwy Plenel n’a pas écrit, comme il le prétend, un livre « autour de la guerre du Kosovo » qui n’était pas terminée quand il noircissait ses feuillets. Comme d’ordinaire à Paris, un conflit extérieur est utilisé pour régler des comptes avec soi-même, avec la chapelle voisine ou avec un rival sur notre petite scène médiatico-politique. La gauche « morale » se sert de la guerre civile en Yougoslavie sans aimer les peuples et le pays, sans même chercher à les connaître.

D’ailleurs, Edwy Plenel l’avoue presque sans détours : le nationalisme serbe lui permet de discréditer le courant « national-républicain », et les massacres d’Albanais viennent alourdir le dossier de Régis Debray – qui n’en peut mais. La banalité du procédé n’atténue pas son caractère répugnant, ni l’obscénité de la posture prise par le grand homme du Monde.

Tandis que le sang coule au Kosovo, notre très puissant journaliste étale ses vague-à-l’âme. Il souffre, le pauvre petit gars : divisions dans la grande famille de l’extrême gauche, déceptions des années soixante-dix, tout y passe. Mais on connaît déjà, et on s’ennuie. On comprend très vite que le petit Edwy regarde Régis comme un modèle inatteignable. Entre eux, il y a toute la distance qui sépare le Quartier latin de La Havane, une bagarre à l’Odéon et la guerre de guérilla, une dispute avec Cohn-Bendit et une conversation avec Allende. Entre eux, il y a aussi tout ce qui distingue l’écrivain et le plumitif , le philosophe politique et le bricoleur de formules-modes, brouillé avec toute forme de réflexion rigoureuse. Régis Debray est un penseur et un combattant. Edwy Plenel un agitateur et un spadassin. Que reste-t-il à ce dernier ? La pureté. La terrible pureté de l’inquisiteur. Mais cette petite personnalité bien parisienne qui se réclame de Trotsky et de Péguy voudrait nous faire oublier qu’il dirige avec son compère Colombani le journal de la classe dirigeante et participe à la production de l’idéologie dominante – moins par cynisme que sous l’effet de cette haine de l’Etat et de la nation qu’il partage avec ce qu’il appelait autrefois la « bourgeoisie ». Qu’il sache que, pour ces messieurs de la Haute, un Plenel ne vaut rien.

Prenons garde cependant : comme quelques autres à Paris, l’homme du Monde est de ceux qui font fusiller amis et copains en pleurant à chaudes larmes sur la cruauté de leur propre destin.

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(1) Edwy Plenel, L’Epreuve, Plon.

(2) Cf. entre autre l’article qu’il a publié dans Le Monde diplomatique de Juin 1999.

Article publié dans « Royaliste » – 1999