NOTRE BIEN PUBLIC

Les socialistes l’auraient fait. La droite va le faire : le processus de privatisation d’EDF est engagé avec l’accord des partis dominants. Pourquoi ? Ce serait à la fois l’effet d’un mouvement inéluctable et la volonté de la Commission européenne. En fait, par idéologie, par laxisme politique et au mépris de la démocratie, on va détruire un monopole, propriété de la nation, qui a fait la preuve de son efficacité.

Fin connaisseur des problèmes de l’énergie, François Soult montre dans un ouvrage décisif que la libéralisation se traduira, en Europe comme ailleurs, par des hausses de prix, des coupures de courant et maintes aberrations.

La « gouvernance » consiste à imposer aux citoyens les pratiques ultra-libérales dont ils ne veulent pas. De droite ou de gauche, les oligarques ne se contentent pas de présenter les bouleversements décidés en catimini sous les allures séduisantes de la « réforme » : ils mentent sciemment afin de gagner du temps puis déclarent que le changement est inéluctable.

Entreprise publique très appréciée par les Français, EDF est tristement exemplaire de ces procédés anti-démocratiques. Lors du sommet européen de Barcelone, en mars 2002, Jacques Chirac et Lionel Jospin ont abusé leurs électeurs potentiels en affirmant que l’ouverture du marché de l’électricité ne concernerait pas les particuliers. Et Nicole Fontaine mentait lorsqu’elle déclarait le 3 octobre de la même année que le même marché ne serait pas ouvert à 100% : le lendemain 4 octobre, à Bruxelles, elle acceptait le principe de l’ouverture totale à la condition, oubliée dès le 25 novembre, qu’il y ait un « bilan d’étape ». Mais déjà Lionel Jospin avait fait adopter par sa majorité de gauche le projet de loi autorisant l’ouverture du marché de l’électricité le 10 février 2000. Deux mois plus tôt, le ministre de l’Industrie Christian Pierret affirmait qu’EDF « à vocation à rester 100% publique ». Voilà comment s’organise la prétendue fatalité.

Il s’agit là d’une fatalité par décret, assortie d’une philosophie de chaisière : « vivre avec son temps, à l’heure de la mondialisation »…. Pourtant, la logique économique n’a pas changé depuis la chute du Mur de Berlin. Votée dans l’enthousiasme par les communistes et les gaullistes en 1946, la nationalisation de l’électricité visait à mettre un terme à l’inefficacité des groupes privés qui avaient sévi en France avant la guerre. Par la constitution d’un monopole, les responsables politiques de l’époque voulaient donner à la nation un service public assurant le développement économique et le progrès social.

Cette promesse a été tenue par l’ensemble du personnel d’EDF qui a depuis la guerre modernisé sans cesse la production d’électricité et le réseau de distribution. Le choix du nucléaire, qui assure aujourd’hui 80% de nos besoins, a été en tous points judicieux et assure à la nation une sécurité d’approvisionnement qui a été payée par un suréquipement qu’on peut regretter – du moins pour le moment – mais qui donne à tous les habitants du pays une assurance qui porte à la fois sur les conditions de travail (les ordinateurs ont besoin d’une vulgaire prise de courant !) et sur les nécessités vitales : se chauffer, s’éclairer, cuire les aliments. (Comme GDF va être également privatisé, on ne peut prétendre que peut se passer du « tout électrique »).

C’est ce secteur stratégique que la classe dirigeante a décidé de liquider. Pourquoi ? François Soult, haut fonctionnaire qui a une connaissance approfondie et directe du domaine de l’énergie, donne des explications convaincantes mais très éloignées des théories sur la rationalité des choix économiques et financiers.

Les principaux motifs, idéologiques, sont ceux qui fondent la propagande ultra-libérale : la loi du marché imposerait le libre mécanisme de l’offre et de la demande et la concurrence serait un principe sain, assurant la répartition efficiente des ressources et des baisses des prix avantageuses pour les consommateurs. A l’appui de cette théorie, les ultra-libéraux invoquent les surinvestissements d’EDF et le mauvais fonctionnement de certains systèmes publics – surtout en Grande Bretagne et aux Etats-Unis.

C’est à partir d’une série de cas particuliers (prix trop élevés en Californie, sureffectifs outre-Manche) que les commissaires politiques de l’ultra-libéralisme ont décidé d’appliquer une recette unique : ouverture à la concurrence, privatisation à tout-va. Le FMI y est allé de ses prescriptions, et Bruxelles a fait adopter une directive en ce sens qui va entraîner l’éclatement des systèmes intégrés dans l’ensemble de l’Union européenne.

Bien entendu, d’autres choix étaient possibles pour empêcher les erreurs et effacer les échecs : l’Etat pouvait inscrire dans de strictes limites les plans de développement des capacités nucléaires et, ailleurs, les systèmes publics pouvaient être mieux contrôlés et techniquement réformés. Un monopole bien dirigé peut accomplir des révolutions technologiques utiles à tous comme France Télécom l’a montré dans un pays qui avait un système vieillot – celui du « 22 à Asnières ».

La fameuse « solution libérale » s’est révélée quant à elle désastreuse. Sur le plan théorique, les idéologues ultra-libéraux ont ignoré les enseignements de la science économique : la concurrence n’est pas une saine émulation mais une compétition destructrice ; la ruine des plus faibles entraînent la création de quelques grands groupes privés (oligopoles) qui se partagent le marché par ententes occultes et qui abusent de leur position dominante. On a beau changer de siècle et de millénaire, le renard libre croque toujours les pauvres volatiles du poulailler libre…

Une théorie fausse, qui a servi à fabriquer d’innombrables « modèles » aberrants, ne peut manquer d’avoir des conséquences pratiques déplorables. Ces conséquences ont été renforcées par le mépris, étonnant chez des « pragmatiques » autoproclamés, des conditions effectives de la production et de la distribution de l’électricité. En véritable expert (homme d’expérience), François Soult explique que l’électricité ne se stocke pas : toute la production alimente immédiatement le système de distribution. En d’autres termes, il faut qu’une vanne soit ouverte ou fermée et la régulation d’un système nécessairement centralisé est une activité capitale comme on le voit lorsque surviennent des pannes « historiques : celle de New York en 1977, de Paris en décembre 1978 et celle qui a récemment touché l’Italie.

Cette régulation technique est d’autant plus délicate qu’elle est fonction des aléas climatiques qui entraînent des consommations imprévues en été (les climatiseurs) comme en hiver. Autre particularité : l’importance des équipements à construire, donc des financements à mobiliser en fonction de prévisions à long terme car il faut plusieurs années pour construire des barrages, des centrales nucléaires ou de nouvelles lignes de transport. Toute erreur de prévision peut être catastrophique et la rentabilité (si le mot a un sens en ce domaine) est lente à venir.

Les particularités de l’énergie électrique et le caractère vital de sa distribution régulière justifient le contrôle du secteur par les pouvoirs publics (nationaux ou régionaux selon les pays) et la centralisation du système. Dès lors, l’idéologie du marché et de l’ultra-concurrence entre sociétés privatisées ne pouvait conduire qu’à des échecs cinglants. Tel est le cas dans tous les pays qui nous ont précédés sur la voie de la libéralisation du « marché » de l’électricité.

L’exemple de la Californie est le plus connu. Dans cet Etat à la pointe de la modernité, les coupures de courant dues à des pénuries organisées par les spéculateurs, ont montré le caractère en tous points régressif de la « libéralisation ». Cité par François Soult, un des membres de la commission de régulation de l’électricité californienne, Carl Wood, dresse un constat affligeant : « Les actionnaires des sociétés de distribution ont subi une baisse de 50% des cours, les consommateurs une hausse de 40% des prix, les salariés de l’industrie électrique une baisse de 35% de leurs effectifs et le gouvernement californien un endettement de 9 milliards de dollars pour se substituer aux opérateurs afin de fournir de l’électricité pendant les quatre mois les plus durs de la crise… ». Le naufrage d’Enron, provoqué par des spéculations éhontées camouflées un temps par la falsification comptable, est dans toutes les mémoires – qui peuvent se rafraîchir à la lecture de l’analyse très documentée de François Soult (1).

L’échec britannique est non moins patent : la dérégulation a provoqué de fortes hausses de prix suivies de baisses qui ont provoqué faillites et chômage ; le Brésil a subi la pénurie et de nombreuses coupures de courant en 2001, de même que l’Espagne ; en Ontario, l’arrêt prolongé de deux réacteurs nucléaires permet de maintenir à un haut niveau le prix de l’électricité, sans que le coût de construction et d’entretien des deux réacteurs inerte entre en ligne de compte. Partout dans le monde la hausse de prix et la spéculation ont invalidé la théorie du marché, si bien que l’on observe actuellement une inversion de tendance : aux Etats-Unis notamment, les pouvoirs publics interviennent à nouveau pour contrôler et réorganiser le secteur de l’électricité.

C’est au moment où les pratiques ultra-libérales sont en passe d’être abandonnées que la France, sous la pression de Bruxelles, se prépare à soumettre le « marché » de l’électricité à la concurrence. François Soult démontre minutieusement l’absurdité de la décision prise : les réseaux de distribution sont et resteront des monopoles de fait, la mise en concurrence impliquera un éclatement d’EDF, les coûts induits par la privatisation seront considérables, les consommateurs n’y trouveront aucun avantage (au mieux) et subiront vraisemblablement des hausses importantes de tarifs, les financiers privés hésiteront devant des investissements gigantesques et nous risquons d’entrer dans un régime de pénurie dont il sera long et difficile de sortir.

Grâce à François Soult, nous connaissons maintenant la nature et l’ampleur de la menace que représente la libéralisation du secteur de l’électricité. Il nous reste quatre ans pour empêcher le désastre annoncé. De tous nos biens publics, EDF est un des plus précieux. Il doit être défendu comme tel, dans l’intérêt de la nation.

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(1) François Soult, EDF, Chronique d’un désastre inéluctable, Calmann-Lévy, 2003.

 

 

Article publié dans le numéro 825 de « Royaliste » – 2003