Menacé de mort et placé depuis huit ans sous protection policière, Roberto Saviano mène une enquête sans fin sur le marché mondialisé de la cocaïne. Un marché rigoureusement organisé en vue de profits pharamineux, obtenus par des techniques de pointe et une violence sans limites.

Mettons de côté les images du cinéma et de la télévision : la French connection, c’est la préhistoire du commerce de la drogue et le dealer marseillais, même s’il est grossiste dans sa cité, n’est qu’un pion infime dans un système désormais planétaire. Journaliste courageux, écrivain remarquable, Roberto Saviano (1) décrit un secteur économique en expansion qui tend à effacer les frontières étatiques, les rivalités impériales, les conflits ethniques et religieux pour obtenir une accumulation maximale de profit.

Serions-nous dans le schéma de la simple rencontre entre une offre et une demande pour un produit qui est un « bien économique » en dépit de sa nocivité et de son illégalité comme on l’enseigne à l’école ? Non. La production et la commercialisation de la cocaïne exigent, comme pour le pétrole ou les céréales, une organisation complexe. Mais à la différence des autres biens et services, cette organisation est administrée par un pouvoir qui va jusqu’au bout de la logique capitaliste : il nie totalement la loi et le droit et se définit comme un pur concentré de violence. Seules limites à ce pouvoir absolu : la violence des concurrents et, beaucoup plus douces, les opérations de la police et des douanes.

Pour mesurer l’ampleur du commerce de la cocaïne, il faut d’abord faire de la géographie. Les organisations de producteurs sont actives sur tous les continents. En Amérique latine, on se souvient des cartels colombiens mais c’était encore l’époque du capitalisme familial. Depuis la fin du siècle dernier c’est le Mexique qui est en pointe. Cependant, la Mafija russe reste à la hauteur de sa réputation puisque Semen Mogilevic était considéré en 2011 comme l’un des plus grands parrains de tous les temps aux côtés de Lucky Luciano et de Pablo Escobar. Le rôle des Africains est moins connu mais les affaires marchent rondement en Guinée-Bissau, au Mali, au Nigéria, en Angola… Plus près de nous, l’Espagne est un point central : c’est à Madrid que se fixe le cours mondial de la cocaïne.

Après son tour du monde du narcotrafic, Roberto Saviano nous entraîne à l’intérieur des organisations. Il y a le prolétariat : ceux qui plantent, récoltent, fabriquent la pâte base puis le chlorhydrate de cocaïne pour des salaires de misère et sans la moindre protection sociale : le rêve du capitaliste ! Il y a les innombrables passeurs qui ingèrent le produit ou le transportent dans des valises fabriquées avec de la fibre de verre, de la résine et de la cocaïne ou par mille autres techniques. Il y a les logisticiens qui organisent le transport de continent à continent par voiliers, sous-marins, avions de ligne… Il y a ceux qui blanchissent dans mille et une structures légales… et puis, tout en haut, il y a les chefs de clan qui disposent d’escouades de tueurs, qui arrosent les policiers, les juges et les politiques. Ces seigneurs de la coke sont partis du bas de l’échelle, ils ont conquis leur pouvoir par l’intelligence et la cruauté et ils forment maintenant une nouvelle bourgeoisie, fabuleusement riche, qui vit à l’heure de la mondialisation des échanges et de la globalisation financière : il faut bien se dire que « nul groupe, nulle société n’est aussi dynamique, aussi constamment innovatrice, aussi dévouée à l’esprit de la libre entreprise que le commerce mondial de la cocaïne ». Les portraits brossés par Roberto Saviano sont saisissants : Pablo le Colombien, El Chapo le Mexicain, Griselda, prostituée dès treize ans devenue la Reine de la coke, incarnent la volonté de puissance à l’état brut. Le récit des guerres de la drogue en Amérique latine est atroce : rien qu’au Mexique, pendant les neufs premiers mois de 2012,  elles avaient fait 10 485 morts.

Les vies humaines – celles des employés du narcotrafic, celles des consommateurs – ne pèsent rien au regard des profits accumulés. La cocaïne est le produit le plus rentable qui soit : le commerce de la poudre engendre des centaines de milliards de dollars qui sont injectés dans le système bancaire : « New York et Londres sont aujourd’hui les deux plus grandes blanchisseries d’argent sale du monde ».

L’économie de la drogue ne connaît pas la crise. La demande ne cesse d’augmenter parce que les producteurs ont judicieusement baissé leurs prix pour attirer de nouveaux clients et surtout parce que le capitalisme ultralibéral engendre une demande croissante. Roberto Saviano explique que « la coke est la drogue de la performance ». Grâce à elle, on travaille plus, on communique plus, on s’amuse plus : «la cocaïne est le carburant des corps. C’est la vie portée au carré, au cube. Avant de te consumer, de te détruire. La vie en plus qu’on semble t’avoir offerte, tu la paieras avec des intérêts dignes de l’usure. Plus tard, peut-être. Mais plus tard, ça ne compte pas. Il n’existe que l’ici et le maintenant ». Le circuit est totalement bouclé : le système financier carbure à la coke, qui engendre mille activités et les travailleurs de la base – traders, chauffeurs-routiers, prostituées, journalistes, experts de tout acabit se poudrent le nez pour tenir le coup.

Devenu accroc – non au produit mais au système qu’il scrute et qui le menace – Roberto Saviano se demande s’il ne faut pas légaliser la drogue pour tuer l’offre mafieuse. La victoire sur le crime organisé se paierait alors d’une terrible défaite car la cocaïne, ravageuse par elle-même, aurait alors gagné la partie.

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(1)   Roberto Saviano, Extra pure, Voyage dans l’économie de la cocaïne, Gallimard, 2014. Traduit de l’italien par Vincent Raynaud.

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