Contre les faux-semblants de la « communication », contre l’absurde séparation entre la « pensée » et du « terrain », nous appelons sans relâche à une reprise d’un dialogue approfondi entre les philosophes et les politiques, dans l’espoir qu’il fera naître les réformes authentiques et les révolutions effectives dont la France et le monde ont besoin. La réflexion menée par Corinne Lepage, ancien ministre de l’Environnement, et par François Guery, doyen de la faculté de philosophie de Lyon III, répond à nos vœux : leur débat sans complaisance pose enfin les conditions concrètes d’une politique de l’écologie.

 

Grandeur de l’homme qui se donne pour tâche d’aménager la nature pour habiter le monde. Ce qui suppose que ce monde continue à exister, et qu’il soit organisé en vue du bien être de tous et de chacun. La pensée éco-logique (oikos : habitation) est de tous les temps, comme la politique de l’écologie qui fit naître les premières cités (polis).

Misère de l’écologisme, réaction fondée sur un bon sentiment (« sauver la nature ») et vite tombée dans les filets de l’intrigue politicienne. En France comme dans le reste du monde développé, l’idéologie écologisante a fait perdre un temps précieux, car la montée des périls écologiques n’a pas été retardée par les motions des Verts français et des Grunen allemands, ni par la participation de leurs militants aux gouvernements « socialistes » ou « social-démocrates » ni à la constitution de cette « Europe rose » dont on nous disait merveille.

Du moins, le temps de l’attente a été consacré à des réflexions approfondies, que de récents désastres sont hélas venus stimuler. Le scandale de la « vache folle », les cas nombreux et de plus en plus inquiétants de pollution agroalimentaire, le réchauffement climatique et la pollution de la mer ont et auront, à long terme, des conséquences néfastes, voire désastreuses, sur notre santé. Ceux qui douteraient encore de la gravité de la situation, sur la planète entière, doivent lire les pages bien documentées que Corinne Lepage et François Guery consacrent à ces catastrophes. Cette dénonciation est d’autant plus saisissante que tous deux mettent nommément en cause des multinationales et dénoncent explicitement la complaisance de certains Etats.

Ainsi, la transnationale américaine Monsanto, qui a produit pendant la guerre du Vietnam « l’agent Orange » (un défoliant qui a intoxiqué d’innombrables personnes) et qui commercialise à la fois un herbicide puissant (« Round Up ») et des organismes qui sont génétiquement modifiés… afin de résister à ce produit. Monsanto, qui a activement soutenu Bill Clinton et ses amis, a obtenu l’autorisation de fabriquer les OGM et les diffuse massivement dans les pays pauvres, sans aucun souci des conséquences écologiques et sociales de cette commercialisation massive : « la dépendance des paysans ne fait que s’accroître ; au caractère limité de leurs ressources, s’ajoute l’obligation d’acheter semences et produits phytosanitaires aux mêmes firmes. En Inde, cette situation se traduit déjà par de nombreux suicides. Certains paysans veulent même vendre leurs organes parce qu’ils sont incapables de rembourser leurs dettes » (44). Nous sommes là au-delà du débat technique sur les éventuels risques des OGM en matière de santé et d’environnement : la catastrophe humaine est avérée, ses artisans sont connus mais demeurent impunis.

En toute pertinence, Corinne Lepage et François Guery étendent leur dénonciation à la pollution financière. Pour eux, pas de bonne éco-logie sans bonne éco-nomie – pas de bonne administration des demeures de l’homme et des domaines (les villes, les champs, les nations, les ensembles continentaux, le monde entier) sans lois (nomoï) justes et respectées.

Ce principe moral et politique se confond avec la simple logique : l’argent qui corrompt les hommes pourrit les institutions et impose ses normes implicites, qui en tous points contraires à la protection de l’environnement, de la santé et de la vie des êtres humains. Selon la doctrine libérale, le « bien » économique est l’objet ou le service susceptible d’un échange profitable. Or le commerce de certains « biens » (drogue, femmes, enfants) rapporte des sommes colossales pour un investissement minime. Selon le FMI, entre 500 et 1 500 milliards de dollars sont blanchis chaque année dans le monde – ce qui signifie que l’argent sale est devenu un élément moteur de la spéculation boursière, et le crime organisé une pièce maîtresse du capitalisme financier.

L’énormité des sommes en jeu, les activités « performantes » des organisations de l’économie mafieuse et la discrète efficacité des réseaux de corruption provoquent un sentiment de désarroi. L’appel de Genève, lancé le 1er octobre 1996 par sept magistrats européens chargés de la lutte contre la délinquance financière a eu un large écho médiatique mais les mesures préconisées par les juges (levée du secret bancaire, disparition totale de l’exception fiscale…) n’ont pas été mise en œuvre, ou si faiblement qu’elles n’ont pas enrayé le développement de la délinquance financière. De même, les lois relatives à la santé publique et à la sécurité alimentaire sont parfois ignorées, souvent contournées et les sanctions sont lentes à venir. C’est que les liens entre les pouvoirs politiques et les milieux financiers, normaux ou mafieux, continuent d’exister. Comme la presse écrite et télévisée du monde développé est entre les mains de groupes industriels et financiers, l’information est défaillante et les campagnes de mobilisation de l’opinion publique sont difficiles à organiser. Se vérifient le caractère dérisoire des campagnes de « responsabilisation » du public (tri d’ordures ménagères, journée sans voiture) et les limites de l’engagement associatif, aussi sympathique et nécessaire soit-il.

Alors, baisser les bras, en espérant être personnellement épargné par le futur « Tchernobyl alimentaire » et la prochaine « tempête du siècle », due au dérèglement du climat ? Certes non, mais il faut avoir tous les courages, à commencer par celui, intellectuel, qui consiste à poser les principaux généraux qui permettront les engagements utiles.

La première question, philosophique et juridique, porte sur la responsabilité en tant que telle et sur ses conditions d’exercice sans une société décrite comme celle du risque. De la riche discussion entre François Guery et Corinne Lepage, retenons ce que dit cette avocate sur le décalage qui existe actuellement entre la responsabilité morale vis-à-vis de l’humanité et de chaque homme et la responsabilité juridique qui n’existe qu’à certaines conditions. Comment prouver à un juge que telle activité (par exemple dans le transport maritime) fait peser une menace de troubles graves et irréversibles ? Le risque est inscrit dans un ensemble d’aléas et le fait d’exiger une preuve impossible à fournir de manière absolument convaincante conduit à punir les comportements fautifs lorsque les catastrophes irréversibles se sont produites. Les exemples du Torrey Canyon et de l’Erika ne prouvent pas qu’un pétrolier vieux et rouillé va immanquablement couler l’année prochaine dans la Manche.

D’où la nécessité de poser un principe de précaution qui « conduit à considérer que la technique nouvelle ne bénéficie pas d’une présomption d’innocuité » et à remplacer celle-ci par une « présomption de nocivité ». Cette prudence (car le principe de précaution reprend la vertu de prudence si bien pensée par Aristote) qui permettrait d’éviter les catastrophes ne risque pas de nous replonger tel ou tel obscurantisme anti-scientifique et anti-technicien : le concept de précaution est étroitement lié à la philosophie contemporaine des sciences qui récuse l’empirisme naïf (observer les faits pour en induire des lois fixes et des vérités indiscutables) pour faire valoir les approches précautionneuses de chercheurs qui se méfient des théories infalsifiables et qui savent que l’observation modifie la réalité de la chose observée.

Prudence, donc, mais dans l’engagement politique. S’appuyant sur les travaux de Blandine Kriegel, les auteurs de La politique de précaution s’interrogent longuement et de manière très positive sur les conditions d’une renaissance de l’autorité politique, bien souligné par Corinne Lepage invoquant « un besoin d’autorité chargée de dire et de faire prévaloir (…) l’intérêt général » qui implique effectivement la reconstitution d’un bon gouvernement des hommes, ayant pour souci « la recherche en commun d’un sens et d’une règle de conduite à opposer, pour l’encadrer, à une mondialisation sans règles autres que celles du profit maximisé dans le délai le plus court » (168).

Encore faut-il que le responsable politique soit capable de décision, alors qu’il est intimidé par les scientifiques et sans cesse confronté à la dictature médiatique de l’expert. François Guery montre que l’expert n’est pas la marionnette bavarde et poly-compétente qui apparaît régulièrement sur nos écrans, mais un homme qui parle de sa propre expérience, de son propre passage au travers des périls. Il y a des professeurs d’économie, il n’y a pas d’experts en économie mais seulement des gourous qui vaticinent sur un futur qui ne relève d’aucune expertise. Cette critique fondée libère les hommes d’Etat de leur angoisse de ne pas en « savoir assez » pour décider. Elle conduit Corinne Lepage à proposer une réforme de l’expertise, afin que celle-ci devienne indépendante des groupes d’intérêts, publique et problématique (grâce à la publication des opinions minoritaires). Ceci dans le cadre d’un Etat de justice dont il conviendra de préciser les modalités politiques.

Le dialogue entre Corinne Lepage et François Guery soulève maintes réserves et critiques (l’éloge immodéré de Hans Jonas, les attaques portées contre Luc Ferry, l’utilisation du concept anti-politique de « gouvernance », les illusions subsistantes sur l’Europe de Bruxelles) qui n’entament pas notre accord sur ce que leur démarche a de fondamentale : républicains, royalistes ou non, il nous faut mettre en œuvre la politique de l’écologie.

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REFERENCES

Corinne Lepage, François Guery, La politique de précaution, PUF, 2001. Toutes les citations sont tirées de ce livre, les chiffres entre parenthèses renvoient aux pages de celui-ci.

Pierre Aubenque, La Prudence chez Aristote, PUF  (année)

Catherine Chalier, L’Alliance avec la nature, Cerf, 1989.

Marcel Conche, Présence de la nature, PUF, 2001, L’Aléatoire, PUF, 1999.

Luc Ferry, Le nouvel ordre écologique, Grasset, 1992.

 

Article publié dans le numéro 783 de « Royaliste » – 10 décembre 2001