Les socialistes exaspèrent. Non seulement ceux qui les avaient condamnés avant même leur arrivée au gouvernement. Mais aussi ceux qui avaient espéré les voir accompagner la politique de l’élu sorti de leurs rangs. Depuis bientôt trois ans, rien n’a pu modifier leur attitude. Ni les avertissements donnés par les sondages, ni les sanctions venues des urnes. Pourtant, les socialistes sont loin d’être bêtes, et probablement pas méchants. Sur les ruines de leur projet politique, ils tentent d’entretenir ou de ranimer leurs vieilles passions, croyant qu’elles coïncident encore avec celles du peuple qu’ils administrent médiocrement. Mais le peuple ne comprend ni ne suit. Et maintenant il se rebelle.

VERS LA GUERRE SCOLAIRE ?

Tel est notamment le résultat d’une politique scolaire aberrante et suicidaire. Nous avons dit, cent fois, que le projet de « grand service public… » constituait une provocation inutile et dangereuse. Inutile parce que la vieille idée laïque n’apporte aucune réponse à la crise de l’enseignement. Dangereuse parce qu’il était évident que la question scolaire ainsi posée provoquerait un affrontement majeur dans une nation déjà profondément divisée.

Sourde et aveugle, la gauche a voulu malgré tout sacrifier à ses mythes archaïques, négligeant même le risque électoral qu’elle prenait. Il est cruel, mais nécessaire, de rappeler que le pauvre Pierre Mauroy était parti, il n’y a guère, à la reconquête de l’opinion. Par leurs fautes politiques et tactiques, le Premier Ministre et ses amis ont réussi à mobiliser contre eux cette opinion, à jeter dans la rue des centaines de milliers de Français, et même à se faire contester par le « peuple de gauche » qui est, lui aussi, favorable dans sa grande majorité à la liberté de l’enseignement. Le « gouvernement de la gauche » censuré par le peuple ; le groupe de pression laïc affaibli et isolé : jamais l’action des partis de la droite, jamais les campagnes de la presse d’opposition n’auraient pu parvenir à ce résultat.

Oh ! bien sûr, le Premier Ministre affirme maintenant qu’il n’a jamais été question de remettre en cause la liberté de l’enseignement. Selon l’humeur du moment, on verra dans cette affirmation une habileté ou une hypocrisie. Le fait est que, prononcée le soir de la manifestation de Versailles, cette phrase est un aveu de faiblesse et de peur. Les déclarations apaisantes de M. Jospin, les professions de foi de M. Mauroy et d’autres membres du gouvernement sont en effet survenues lorsque le R.P.R. a annoncé son intention d’organiser des manifestations de rue.

Dès lors, ce n’était plus un projet particulier qui était en question, mais le régime lui-même. Pour l’opposition, l’occasion offerte était belle : sur le thème de la liberté, portés par une opinion inquiète ou indignée, appuyés par des troupes ravies d’en découdre, les partis de droite étaient en mesure de provoquer une « alternance » anticipée. Le Président de la République avait d’ailleurs compris depuis longtemps ce danger, que le sectarisme et les maladresses de ses partisans rendaient toujours plus menaçant. MM. Jospin, Mauroy et Savary ont été forcés de reculer. Pour eux-mêmes, pour ce qu’ils sont censés représenter, nous aurions préféré qu’ils adoptent, dès l’automne dernier, une attitude de sagesse. Mais l’essentiel est que la liberté de l’enseignement soit désormais respectée, et que la négociation permette de fermer définitivement les portes de la guerre scolaire.

LE SERVICE COMMUN

Cette guerre scolaire, les partis la voulaient. Aux boutefeux irresponsables de la gauche, répondaient les boutefeux revanchards de la droite, clamant leurs slogans imbéciles contre « l’école des curés » ou contre l’enseignement « marxisé ». Cette guerre, ils y renoncent aujourd’hui, non seulement par peur soudaine des conséquences, et certainement pas, dans le cas de J. Chirac, par retour à la vertu de prudence.

Le pire a été évité parce que ceux qui étaient menacés n’ont pas voulu engager une bataille politique contre le pouvoir, ni une bataille idéologique contre le socialisme, mais simplement obtenir le respect de leurs droits. Le gouvernement n’a pas encore compris qu’il avait été rappelé à ses propres principes et finalement sauvé par ceux qu’il considère comme ses adversaires. Je le souligne avec d’autant plus de force et de liberté que notre journal a toujours pris soin de distinguer le politique du religieux, et que ses rédacteurs, comme ses lecteurs, sont loin d’être tous catholiques : cette paix scolaire qui va se conclure, cette paix civile qui est sauvée, nous les devons aux évêques et aux responsables de l’enseignement catholique.

Ce sont eux qui ont évité les manifestations haineuses et la violence. Ce sont eux qui ont empêché la récupération politique des manifestations. Ce sont eux qui ont fait triompher l’esprit de négociation contre leurs propres extrémistes. On peut certes regretter l’affiche représentant l’école libre écartant les barreaux, trouver indécente la comparaison entre M. de Dreux-Brézé et Lech Walesa, ou encore être blessé par des attitudes trop hostiles à l’enseignement public. Mais ces excès ont été effacés par les paroles du cardinal Lustiger qui sut être, à Versailles, pleinement lui-même et plus que lui-même. Pleinement catholique, en même temps que voix d’une France protestante, orthodoxe, juive, musulmane et laïque. Pleinement défenseur de la liberté des siens, en même temps que de la liberté collective. Parlant à la foule, en son nom, mais s’adressant au-delà d’elle à ceux qui se croient d’un autre camp, pour le service commun de la jeunesse. Et, finalement, refusant aux siens la volonté de puissance, même culturelle, pour s’adresser au pouvoir politique reconnu, tel qu’il est, comme arbitre et réconciliateur possible.

En parlant ainsi, le cardinal Lustiger a offert à notre pays une chance historique : celle de construire, dans la paix et la liberté, un enseignement au service de toute sa jeunesse.

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Editorial du numéro 400 de « Royaliste » – 14 mars 1984