L’échec du sommet de Bruxelles n’est pas surprenant : il s’inscrit dans la suite logique des précédents bricolages institutionnels par lesquels on tentait de résoudre l’imbroglio juridico-politique présenté comme « construction européenne ».

On craignait, à juste titre, que l’élargissement de l’Union alourdisse les structures de ce que M. Védrine décrivait comme une « usine à gaz » et rende encore plus difficiles les décisions. Après le ratage du traité d’Amsterdam, on inventa au fil de marchandages brouillons et cyniques les mécanismes compliqués et auto-paralysants qui figurent dans le traité de Nice. Une fois installés dans l’impasse, on décida d’en sortir par la surenchère : un nouveau traité, abusivement présenté comme « constitution », par lequel on prétendait simplifier (par le système de la double majorité) et alléger (par la réduction du nombre des commissaires européens) les organes de l’Union.

Sous l’égide de M. Giscard d’Estaing, parut une synthèse des erreurs, des échecs, des confusions initiales et des aberrations idéologiques qui avaient été mâchés et remâchés lors des précédentes « conférences intergouvernementales ». On nous conta mille merveilles…

Or l’échec de Bruxelles signifie qu’il n’est plus possible de reporter de traité en traité les questions fondamentales en espérant les noyer finalement dans un nouveau consensus riches des ambiguïtés qui compensent les concessions faites et autorisent toutes les arrière-pensées. Le 13 décembre, les dirigeants européens ont buté sur la réalité de l’Europe : les nations qui la constituent, les Etats qui organisent ces nations selon divers principes de légitimation populaire. Il est donc inutile d’accuser les « petits » pays, ou les « grands » – inutile de s’acharner sur M. Berlusconi qui personnifie la négation de toutes les « valeurs » dont on a tant parlé dans le cénacle giscardien.

Cela dit, nul ne saurait se réjouir de l’échec prévisible et prévu du sommet de Bruxelles. Ce n’est pas la défaite des fédéralistes européens : cette tendance fort active sous la 4ème République est aujourd’hui réduite à une poignée de sympathiques utopistes très éloignés des organes de décision ou d’indécision. Les oligarques de l’ouest européen ne sont ni fédéralistes, ni confédéralistes, ni libéraux : l’empilement de structures sur divers fragments d’espace (zone euro, territoires de l’Union…) assure discrètement la promotion efficace de leurs intérêts –  l’idéologie ultralibérale n’étant que l’instrument de leur puissance.

L’Europe en tant que telle n’est pas l’objectif de l’oligarchie, ni même son « supplément d’âme » comme on disait naguère. L’oligarchie ne vise d’ailleurs aucun objectif politique : elle vit et prospère dans l’espace atlantique (Washington, Wall Street, Paris, Berlin, Londres, Tokyo), regarde la Pologne, la République tchèque et la Hongrie comme d’utiles glacis, considère la Russie comme un pays barbare ; les pays balkaniques et la Roumanie sont rangés parmi les pays de sauvages. D’où le projet de coopérations renforcées à l’intérieur d’un club de riches qui transparaît dans le schéma imbécile d’une « Europe à plusieurs vitesses ».

L’échec de Bruxelles ne dérange pas les situations acquises, n’affaiblit en rien les puissances établies et n’arrêtera pas une seconde les opérations qui visent à désintégrer les nations et à déstructurer leurs économies : sous l’impulsion du Conseil européen et de la Commission, on va continuer à privatiser, à réduire les budgets sociaux, à compresser les salaires, à licencier massivement. Bien entendu, on continuera de fournir aux médias des poses nobles et des déclarations solennelles sur l’Europe citoyenne . Mais nul n’ignore, dans les hautes sphères, que les peuples européens se moquent des systèmes de double ou de triple majorité comme de l’élection de M. Giscard d’Estaing à l’Académie française.

Alors ? Alors l’Europe est à reconstruire, avec tous les citoyens européens, mais sans les oligarques et contre eux. Dans la perspective gaullienne, nous avons toujours le projet d’une Europe confédérale, union d’Etats souverains. Nous en préciserons la forme au printemps prochain.

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(1) Sur le traité de Nice, cf. les éditoriaux des numéros 761 et 763 ; sur le nouveau projet de traité, cf. l’analyse critique de Sylvie Fernoy dans le numéro 822.

 

Editorial du numéro 828 de « Royaliste » – 22 décembre 2003